Richard Margison : Institut canadien d’art vocal

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Rien ne remplace le travail en personne avec des chanteurs, dit Richard Margison, nouveau directeur artistique de l’Institut canadien d’art vocal, depuis son domicile de Stouffville, en Ontario. C’est le meilleur de tous les scénarios possibles. »

De nombreux auditeurs affirmeraient qu’il n’y a rien de tel que de s’asseoir dans un auditorium et d’entendre un chanteur de vive voix – une option en nette régression depuis mars 2020. Mais les professeurs enseigneront et les chanteurs chanteront. Cette année, l’ICAV – annulé l’été dernier pour la première fois depuis sa création à Montréal en 2004 – se déroule essentiellement en ligne.

L’école vocale de trois semaines, qui se déroulera du 6 au 26 juin, restera à l’Université de Montréal. C’est là, et ce n’est pas une coïncidence, que Margison, dont la voix de ténor retentissante s’est fait entendre pendant 14 saisons consécutives à partir de 1994 au Metropolitan Opera, travaille comme professeur auxiliaire.

« La majorité d’entre nous est désormais habituée à enseigner en ligne, commente Margison. Cela présente certains avantages. »

 

Portée illimitée

Le plus grand avantage, bien sûr, est la portée illimitée qu’Internet offre aux étudiants et aux professeurs. Sans la commodité d’une ­liaison audio-vidéo avec l’Europe, il serait impossible d’offrir aux ­participants de l’ICAV un cours de maître avec le ténor américain vedette Matthew Polenzani.

Au moment de mettre sous presse, M. Margison ne savait pas si les mesures sanitaires lui permettraient d’enseigner sur le campus. Les professeurs américains, bien sûr, doivent travailler à distance. Quoi qu’il en soit, l’Université de Montréal offrira un enseignement in situ par un groupe d’entraîneurs et de répétiteurs, dont le pianiste Francis Perron, particulièrement expérimenté.

Quant aux étudiants, la plupart âgés d’une vingtaine d’années, environ 25 sont des Canadiens ou des résidents qui suivent le programme sur le campus. Une dizaine d’étudiants étrangers se joindront à eux par voie électronique et hors campus. Presque tout est possible en 2021.

La faculté laisse penser que l’effort technique en vaut la peine. Parmi les instructeurs, on retrouve la coach vocale américaine et souffleuse du Metropolitan Opera Joan Dornemann (qui, avec le chef d’orchestre Paul Nadler, a fondé l’ICAV) et sa compatriote, la mezzo-soprano Mignon Dunn, qui a fait la première de ses 653 apparitions au Met en 1958. Ajoutez à cela des Canadiens chevronnés comme la soprano Rosemarie Landry, codirectrice du chant à l’Université de Montréal, le ténor Benjamin Butterfield, directeur du chant et codirecteur de ­l’interprétation à l’Université de Victoria, et la soprano Tracy Dahl, professeure de chant à l’Université du Manitoba depuis 1997, et vous obtenez un savoir-faire vocal de haut niveau.

 

« Met to Broadway »

Si la programmation 2021 de l’ICAV ne prévoit pas de mise en scène d’opéra, il est prévu de présenter des concerts consacrés à Mozart (10 juin), au répertoire d’opéra français (12 juin), aux mélodies françaises (17 juin), au bel canto (19 juin) et aux lieder allemands (22 juin). Le gala de clôture du 26 juin (à la salle Claude Champagne, à l’instar des autres concerts,) réunira une variété d’arias et d’ensembles.

Ces événements et les cours de maître de Dornemann (8 juin) et Polenzani (15 juin) seront diffusés en ligne lors des soirées correspondantes. Les vidéos sont gratuites et disponibles sur la page Facebook de l’ICAV. Il y a également le programme « Met to Broadway » le 25 juin qui permettra de tester la polyvalence des participants. Personne ne peut accuser l’ICAV d’avoir une vision étroite de ses activités.

« Plus notre arsenal est vaste, plus nous pouvons nous assurer d’être occupés dans ce secteur », dit M. Margison à propos du large éventail de répertoires. Ayant débuté sa carrière comme chanteur folk dans les années 1970 – « j’allais être le prochain Gordon Lightfoot » –, le ténor n’est nullement opposé à la migration croisée. Il a même cultivé une carrière post-opératique proche de Sinatra en chantant en duo avec sa fille, la soprano primée Lauren Margison.

 

FORMER LA PROCHAINE GÉNÉRATION

Aujourd’hui, il se concentre toutefois sur l’éducation. « L’enseignement est une passion, dit-il. Encadrer la prochaine ­génération de chanteurs d’opéra, s’assurer qu’il y a une place pour eux. Leur permettre de réaliser leurs rêves. »

Directeur artistique de l’ICAV, M. Margison est également responsable des études vocales au Highlands Opera Studio, un programme de formation professionnelle situé dans la pittoresque région de Haliburton, en Ontario, qu’il dirige chaque été avec son épouse, ­l’altiste et metteuse en scène Valerie Kuinka.

Il s’agit principalement d’une année en virtuel pour les Highlands, mais pas d’une année creuse, puisqu’elle comprend 13 concerts ­diffusés en ligne sur 13 semaines (la série a débuté en mai, mais les abonnements sont toujours disponibles). Si la COVID le permet, des événements en direct auront lieu en août, dont peut-être deux représentations d’une version réduite et reconfigurée de Don Giovanni de Mozart, avec Margison lui-même dans un rôle parlé inédit.

The Leporello Diaries en est le titre, 90 minutes la durée. Margison a retrouvé les documents de la succession du serviteur du Don, Leporello, y compris le fameux répertoire des conquêtes, et guide le public à travers les moments forts de la musique.

« La planification est en cours, ajoute Valerie Kuinka, mais comme il est de mise de nos jours, tout est à déterminer et à confirmer. »

Que ce soit à Haliburton ou à Montréal, en ligne ou en personne, certains principes de base s’appliquent. La patience est le mot le plus important dans le lexique de Margison.

 

« Nous avons un rôle de gardiens »

« Certains sont nés avec une voix, mais du même coup, on doit savoir manier cet instrument, faire en sorte qu’il soit mis en valeur, dit-il. Nous avons un rôle de gardiens. Nous devons nous assurer de la justesse ­technique et émotionnelle à chaque fois que l’on monte sur scène. »

Réputé pour sa longévité, le natif de Victoria attribue sa robuste carrière à une solide formation en début de carrière auprès de la soprano Selena James (1922-2019) et du ténor Léopold Simoneau (1916-2006). Tous deux résidaient dans la capitale de la Colombie-Britannique.

« L’essentiel est d’être guidé par quelqu’un qui sait vous dire non, dit Margison. Bien sûr, vous chanterez peut-être ce rôle un jour. La clé, c’est la patience. Ce qui est difficile, car vous devez gagner votre vie. Mais si vous jouez des rôles trop tôt, vous aurez une carrière en dents de scie pendant quelques années plutôt que de connaître des décennies de succès. Trop souvent, les chanteurs sont poussés dans des rôles une décennie trop tôt. Il faut apprendre à intégrer l’endurance dans son travail. Vous ne pouvez pas vous lever un matin et ­décider que vous allez chanter dans un opéra de Verdi ou de Wagner. »

La psychologie fait partie du programme de l’ICAV et des Highlands. « Les célébrités du sport disposent d’un soutien psychologique, observe Margison. Certains jours, en tant que professeur de chant, j’ai l’impression d’être un psychiatre ou un psychologue. »

 

ENJEUX CONSIDÉRABLES

Les enjeux psychologiques sont considérables à l’ère COVID. « Ce n’est pas une situation que tout le monde peut traverser sans encombre, note Mme Kuinka. Nous devons aider ces jeunes non seulement dans leur formation ­professionnelle, mais aussi en tenant compte de leur santé mentale et en leur donnant les moyens de travailler en cette époque, et ce, qu’ils soient au niveau universitaire ou postuniversitaire au sein de l’ICAV ou au niveau ­professionnel chez Highlands. »

S’il est clair que la formation professionnelle fait désormais davantage appel à la technologie, chanter reste la thérapie fondamentale et indispensable.

« Plus les jeunes ont l’occasion de se produire sur scène, mieux c’est, dit Margison. C’est le meilleur moyen de surmonter leur nervosité et de réaliser exactement ce qu’ils doivent faire pour conquérir un public. »

 

Tous les types de voix

Comme la plupart de ses collègues, Margison forme tous les types de voix. « Je pense que lorsqu’il s’agit du bel canto et de l’art du chant en ­général, nous trouvons tous une ligne similaire en termes de technique, dit-il. La respiration est la notion la plus importante que nous enseignons. »

Il ne nie pas que le monde n’est pas exactement submergé de bons ténors. Des ténors ayant un certain impact. Des ténors comme… Richard Margison. « Il arrive parfois que nous traversions une période de sécheresse pour un type de voix particulier, dit-il. Mais je pense que nous avons quelques élèves à l’horizon qui, avec la bonne formation, rempliront ces rôles. »

Quel que soit le type de voix de base ou le Fach spécifique, nous pouvons nous attendre à voir une floraison de talents canadiens lorsque la pandémie se résorbera. « Le Canada a la chance de posséder un héritage de grandes prouesses sur la scène et cela se poursuit, affirme M. Margison. Nous ­exportons beaucoup de talents, ce qui est passionnant. »

 

UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Et c’est passionnant d’être l’un des facilitateurs de cette exportation. En septembre, Margison gravira les échelons de la faculté de musique de l’Université de Montréal en devenant directeur de l’Atelier d’opéra. Cela signifie qu’il verra son appartement de la rue Sherbrooke Ouest pour la première fois depuis mars de l’année dernière. Il enseignera principalement en français. « Je suis présentement des cours de ­diction française, avoue-t-il. J’apprends et je travaille très fort. »

Quel que soit le contexte, Kuinka et Margison ne cachent pas leur préférence pour l’enseignement en personne. Malgré le luxe vanté du travail à domicile, la dynamique en ligne est étrangement épuisante. « Une partie de l’énergie est absorbée par ce dispositif technique numérique », commente Kuinka.

Toutefois, les avantages sont indéniables. « Nous pouvons réunir ces jeunes gens face à face avec les plus grands artistes du monde grâce à la technologie, explique M. Margison. La géographie n’entre pas en ligne de compte. »

Les coûts sont évidemment une fraction de ceux qu’impliquent les voyages transatlantiques (ou même nationaux). La possibilité de rejoindre des communautés plus éloignées devient viable.

De nombreuses leçons ont été apprises en 2020. La question se pose maintenant de savoir à quoi ressemblera la formation vocale à l’été 2022.

« Je pense que nous sommes tous d’accord pour dire que nous reviendrons à la normale l’année prochaine, dit Kuinka, faisant ­référence à la santé générale de la société. Mais que voulons-nous ­retirer de cette expérience ? Pouvons-nous créer un modèle hybride ? »

Les cours de maître en ligne sont un domaine de croissance évident. Le programme de Highlands prévoit également des séances de questions-réponses avec des sommités du secteur – autrement dit, des ­personnes qui ne peuvent tout simplement pas se rendre au Highlands Opera Studio, malgré le charme de la région.

 

Nouveau monde virtuel

Le nouveau monde virtuel offre également de l’espoir pour l’opéra en tant que forme artistique. Les prédictions post-pandémie de certains ont été très sombres. Margison ne fait pas partie des prophètes de malheur.

« Je vois la situation de manière positive, dit-il. Je ne sais pas si les grosses productions rebondiront tout de suite, mais la diffusion sur Internet a apporté beaucoup d’idées dans ce domaine artistique. »

« Nous verrons plus de projets venant de la base, beaucoup de projets plus technologiques. Mais l’opéra lui-même est en sécurité. Il se ­poursuivra de quelque manière que ce soit après notre retour au travail. »

« Il faudra un certain temps avant de se produire devant un public complet, évidemment. Il y aura une période pendant laquelle les gens auront peur de fréquenter les espaces publics. Mais nous y arriverons et ce processus sera sain. »

Traduction par Mélissa Brien

www.highlandsoperastudio.com
www.icav-cvai.ca
www.facebook.com/ICAVCVAI

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto. Since 2019, Arthur is co-editor of La Scena Musicale.

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