James Ehnes : des Grammy à Beethoven

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Le Concerto pour violon d’Aaron Jay Kernis, enregistré par James Ehnes, inscrit un fabuleux doublé aux prix Grammy. Un événement fortuit… ou presque !

« Je n’étais nullement persuadé que nous pourrions en tirer un enregistrement », a récemment déclaré Ehnes en faisant allusion aux trois concerts, en mars 2017, de l’Orchestre symphonique de Seattle, dirigé par Ludovic Morlot.

Certes, le violoniste canadien maintes fois primé savait que l’Orchestre de Seattle enregistrait ses prestations en direct à des fins d’archives et de diffusion. Mais pouvait-on accorder du temps pour préparer l’enregistrement, même si cela semblait un scénario hypothétique ? Peine perdue !

« Au début, je me suis dit qu’on pouvait compter sur ces concerts d’archives et en tirer des leçons. Puis, vers la fin de la semaine, j’ai pris conscience qu’on avait ce qu’il fallait. »

Ehnes avoue que la chance était de son côté. « Ce morceau orchestral très compliqué, loin d’être génial le vendredi… était plutôt pas mal le samedi. »

L’exécution particulièrement réussie d’un dialogue captivant, vers la fin de l’œuvre, entre le soliste et le percussionniste à la batterie, un bon ami du violoniste, finalisa la décision. « C’était de haut niveau », se souvient Ehnes.

Fort de ce concerto, il se souvient de s’être demandé quel pourrait être le couplage idéal pour l’album. Il se trouve qu’au printemps 2017, Ehnes joue le Concerto pour violon écrit par un autre Américain, James Newton Howard, qui, comme Kernis, a composé pour Ehnes. L’Orchestre symphonique de Détroit, sous la baguette de Cristian Măcelaru, enregistrait aussi les prestations en direct.

Ajoutez Stream of Limelight de Bramwell Tovey, mettant en vedette Ehnes et son partenaire de longue date, le pianiste Andrew Armstrong, et voilà ! Trois œuvres, composées par trois compositeurs différents, sont enregistrées pour la première fois pour l’étiquette britannique Onyx. Par un autre heureux hasard, Tovey est le chef d’orchestre de l’enregistrement des Concertos pour violon de Barber, Korngold et Walton avec l’Orchestre symphonique de Vancouver. Cet enregistrement a valu à Ehnes son premier Grammy en 2007.

En février 2019, l’œuvre de Kernis est doublement honorée à la cérémonie des prix Grammy, récompensant à la fois Ehnes, pour le meilleur solo instrumental classique, et le compositeur, pour la meilleure composition classique contemporaine. Naturellement, cette gloire rejaillit sur les orchestres symphoniques qui ont participé à cette œuvre colossale de trente-deux minutes : Toronto, Seattle, Dallas et Melbourne.

Ehnes détient le droit exclusif de représentation jusqu’en mars 2021. Peu de violonistes sont en mesure de relever avec brio ce défi de virtuosité, le concerto étant terriblement difficile.

« À la fois flatté et horrifié », voilà comment Ehnes décrit sa première réaction à la musique que Kernis a composée pour lui. Si on lui demande de décrire le niveau de difficulté de l’œuvre selon une échelle d’un à dix, il répond sans hésitation : « Environ onze. »

Les minutes d’ouverture, pour la plupart en fortissimo et comportant de multiples arrêts, ont mis la maestria du violoniste à l’avant-plan. Les choses ne s’arrangent guère par la suite ! Certaines des contorsions exigées de la main gauche sont ahurissantes.

« Il y a des parties qui semblent difficiles et qui sont difficiles à jouer, précise Ehnes. Bien d’autres sont tout simplement embêtantes. Ce qui est particulier du violon, c’est que la ligne entre le difficile et l’embêtant est mince. Les deux sont souvent confondus. Placés devant du jamais vu, certains violonistes diront que c’est impossible. »

Le violoniste canadien est d’avis que Kernis n’a pas tenté d’écrire une œuvre « différente », mais distinctive, exprimée selon son propre langage.

« Quand Sibelius est sorti, je suis sûr que certains se sont dit : “C’est ridicule !” C’était peut-être le cas. Mais je ne suis pas de ceux qui disent : “C’est impossible !” Il suffit de se convaincre de sortir de sa zone de confort. »

Enregistrement d’un héritage

Le sentiment d’inconfort n’est pas propre à la musique nouvelle. Au début du mois dernier, le violoniste, qui vit avec sa famille à Bradenton, en Floride, se trouvait au Royaume-Uni avec Armstrong. Le duo y enregistrait un cycle des Sonates pour violon de Beethoven (ou Sonates pour piano et violon, pour reprendre le titre sous lequel elles ont été publiées).

Le public montréalais pourra se réjouir d’entendre l’intégrale des dix sonates dans le cadre du Festival de musique de chambre de Montréal. En effet, Ehnes et Armstrong les interpréteront les 13, 14 et 15 juin à la salle Bourgie.

Ehnes connaît bien sûr ces chefs-d’œuvre depuis longtemps. Il les a d’ailleurs déjà joués à Montréal, lors d’une soirée dédiée à Beethoven organisée par le pianiste Louis Lortie, en 2001. Mais la familiarité ne simplifie pas les choses en studio.

Le violoniste en sait quelque chose. « Le processus d’enregistrement d’œuvres plus épurées sur le plan technique s’avère parfois plus éprouvant que l’enregistrement d’œuvres plus techniques », explique-t-il.

« Peu importe le mouvement, nous prenons le temps de l’enregistrer correctement. Qu’il s’agisse du premier mouvement de la Sonate à Kreutzer ou d’un mouvement des sonates précédentes, tous exigent une grande précision et une grande délicatesse. »

Or, le cumul de plusieurs années d’expérience apporte son lot de pression. « Même si cela fait vingt ans que vous jouez une œuvre, vous sentez que vous avez encore quelque chose à dire, explique Ehnes, âgé de 43 ans. Puis, un beau jour vous vous dites : “J’espère qu’aujourd’hui je pourrai l’exprimer mieux que n’importe quel autre jour de ma vie. C’est ma chance d’y arriver.” »

Heureusement, le studio offre le luxe de jouer dans un environnement contrôlé où l’on peut tirer profit de la proximité du microphone. « Vous pouvez jouer très doucement ou très fort, donc jouer avec les extrêmes, chose qu’on ne peut pas faire en concert. Vous pouvez présenter un enregistrement en haute définition. »

Bien que ses opinions ne soient pas aussi radicales que celles de son regretté compatriote Glenn Gould, Ehnes avoue avoir un penchant pour les enregistrements. Cela ne surprendra guère ceux qui connaissent son impressionnante discographie sur l’étiquette Onyx ou sa remarquable collection de onze prix Juno.

L’industrie du disque traverse une période sombre. Ehnes persévère envers et contre tout, en partie parce qu’il a grandi à Brandon, au Manitoba. C’est une communauté imprégnée de musique qui ne figure hélas pas sur la feuille de route des tournées des grandes vedettes.

« J’ai vraiment grandi avec les enregistrements, raconte Ehnes. Pour mes collègues et amis de Montréal, de New York ou de Toronto, ce n’était pas du tout la même chose. Ils pouvaient entendre Itzhak Perlman en personne. Je connaissais ces musiciens grâce aux disques. Les enregistrements sont un moyen de rejoindre les vrais mélomanes qui ne peuvent pas assister à un concert en direct. Quand j’enregistre un album, un étudiant de Swift Current, en Saskatchewan, peut, en l’écoutant, décider de devenir musicien. C’est ainsi que le cycle continue. »

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James Ehnes et Andrew Armstrong interprètent les dix Sonates pour violon et piano de Beethoven les 13, 14 et 15 juin à la salle Bourgie, dans le cadre du Festival de musique de chambre de Montréal. Site Web : www.festivalmontreal.org. Pour plus d’information sur les enregistrements Onyx : www.onyxclassics.com.

Traduction par Lina Scarpellini

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto.

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