Lucas Debargue: Un pianiste de la trempe des plus grands

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Interrogé sur le fait de ne pas avoir remporté le premier grand prix du Concours international Tchaïkovski en 2015, Lucas Debargue avoue n’éprouver aucune déception. Certains sursauteront devant ce commentaire pour le moins étonnant. À vrai dire, il était plutôt satisfait de sa quatrième place, derrière cinq autres concurrents classés ex æquo, un classement qui a fait scandale à Moscou.

« Ma quatrième place ne m’a pas empêché d’obtenir de nombreuses occasions de concert, souligne Debargue. Si j’avais été premier, j’aurais été soumis à une énorme pression. Il y aurait eu certes des organisateurs de concerts qui m’auraient invité uniquement parce que j’étais le grand gagnant du concours, chose qui ne m’intéresse nullement. Il y a beaucoup de concours, beaucoup de gagnants et de premiers prix. Pourquoi suis-je invité à présent ? Ce n’est pas parce que je suis le premier. »

Plus de quatre ans plus tard, l’organisation Show One présente le 19 janvier prochain ce Français de 29 ans acclamé pour son génie pianistique et sa qualité d’interprétation plutôt que pour son palmarès.

Lucas Debargue

Le programme de la Maison symphonique (et celui du Koerner Hall, à Toronto, le 16 janvier) commence avec Scarlatti. Le virtuose a d’ailleurs donné une nouvelle vie aux sonates de ce compositeur italien, proposant une sélection de 52 sonates réparties sur quatre disques; dix d’entre elles ne figurent sur aucun enregistrement sauf celui des 555 sonates jouées par les clavecinistes Scott Ross (1988) et Pieter-Jan Belder (2007).

« C’est toujours ma référence », soutient le virtuose au sujet du cycle Erato joué par le regretté Ross, un ancien professeur de l’Université Laval décédé en 1989. « Une œuvre de génie. C’est de la musique pour clavecin, cela n’a rien à voir avec le piano. Sauf que mon instrument est le piano, non le clavecin. Donc, pour interpréter au mieux cette musique, je dois le faire au piano. »

Debargue ne considère nullement cette démarche comme illégitime. En faisant référence à l’époque baroque, il signale que « la plus grande partie de la musique, même orchestrale, était jouée sur différents instruments, avec différents accordages. Et de nombreux paramètres ont changé. Il y a maintenant des artistes qui se spécialisent dans la musique ancienne et l’interprétation “à l’ancienne”; or, il est impossible d’en être complètement sûrs, même si nous disposons d’une certaine documentation. Je ne pense pas qu’elle [la musique ancienne]doive être jouée sur des instruments historiques. Par exemple, la musique de Bach est jouée par des quatuors à cordes et des cuivres. Je n’y vois aucun problème. »

Même si on adopte cette philosophie libérale, on ne saurait ignorer les conditions originales. Debargue a étudié la collection de clavecins d’époque du Conservatoire de Paris avant de se lancer dans le projet d’enregistrement sous étiquette Sony Classical. Le fait d’apprivoiser le toucher du clavecin et de connaître les actions requises a porté ses fruits au piano. « Beaucoup de choses deviennent alors évidentes quand on met au point une interprétation. »

Ses recherches motivent sa décision de ne pas utiliser la pédale, l’un des moyens d’expression pianistique. « La réverbération naturelle de l’endroit suffisait », commente Debargue en faisant référence à la Jesus-Christus-Kirche à Berlin, l’église où il a enregistré les sonates de Scarlatti sur un piano Bösendorfer 280VC en septembre dernier. « Je ne cherchais pas quelque chose d’original ou de spécial. Je recherchais la clarté. »

Plusieurs des 52 sonates que Debargue a choisies (dont dix qu’il jouera à Montréal) ne seront pas familières aux amateurs d’Argerich, Horowitz et Michelangeli. La jubilante Sonate en do majeur K. 159, sans doute le plus grand succès de Scarlatti, n’y figure pas.

« Pour effectuer mon choix, j’ai d’abord acheté les onze volumes [c’est-à-dire l’édition Scarlatti préparée par le claveciniste Kenneth Gilbert, originaire de Montréal], confie Debargue. Puis, je me suis enfermé; je suis resté devant le piano pendant une semaine pour lire les partitions à vue. Cela représente 37 heures de musique, l’équivalent d’une semaine. Et je l’ai fait trois fois. »

Sa première liste comptait entre 70 et 80 sonates. Puis elle a été réduite à 55. Le pianiste en a finalement enregistré 53. « Le choix a été difficile, dit-il, mais je suis satisfait du résultat. »

Après Scarlatti, Debargue interprète Gaspard de la nuit de Ravel, la Sonate en sol mineur op. 22 de Medtner et la sonate « Après une lecture de Dante » de Liszt. Aucune de ces œuvres n’est facile. Gaspard de la nuit est d’ailleurs une composition du répertoire pour piano souvent citée comme étant particulièrement technique et complexe. Cette réputation est-elle méritée ?

« Je ne pense jamais en termes techniques, soutient Debargue. Ce mot [c.-à-d. la technique] et cette conception alimentent les discussions sur la musique et en particulier sur le piano virtuose. Je ne pense pas un seul instant à tout cela. Comme beaucoup de mes collègues, je vous dirai qu’un concerto pour piano de Mozart est beaucoup plus difficile que cette œuvre, et ce, pour de très nombreuses raisons, notamment techniques. »

« Il est vrai qu’il y a [dans Gaspard]un nombre impressionnant de notes. L’écriture pianistique y est très dense. Et à propos du troisième de Rachmaninov [le Concerto pour piano no 3] ou du Deuxième concerto pour piano de Prokofiev, souvent les gens s’exclament : “Oh ! C’est tellement difficile !” Pour moi, une sonate pour piano de Beethoven est beaucoup plus difficile. Il y a beaucoup d’autres paramètres à maîtriser. Bien sûr, si vous jetez un coup d’œil à la partition de Gaspard, cela pourrait vous rebuter au premier abord. Si vous faites abstraction de tous les arpèges et de toutes les fioritures et ne retenez que les harmonies et la mélodie, le tout devient beaucoup plus simple. »

Même dans les partitions destinées aux virtuoses où l’écriture est particulièrement dense, la clarté demeure la priorité. « C’est vraiment ma principale obsession, affirme Debargue. Même la musique impressionniste, la musique fantastique, doit être claire. Il faut entendre les notes, entendre la basse, pour atteindre un équilibre harmonieux. »

Le pianiste français assimile ces idéaux à la pleine conscience musicale. « Si je m’asseyais au piano et que je lisais une partition difficile, que je l’apprenais note par note et en déterminais le doigté, je ne pourrais pas donner des concerts. J’ai besoin d’être conscient de ce que je fais. J’ai besoin de réfléchir. Je ne peux pas débrancher mon cerveau. »

Après avoir démonté les arguments liés à la technique, le pianiste s’est attaqué à la croyance répandue voulant qu’une formation précoce soit essentielle au développement de compétences musicales professionnelles. Ce sujet de débat touche personnellement ce musicien au parcours original. En effet, il n’a commencé le piano qu’à l’âge de 10 ans et a fait une pause de quatre ans à la fin de l’adolescence pour faire plusieurs petits boulots et poursuivre ses intérêts littéraires.

« Maintenant, il y a la notion qu’un enfant doit commencer tôt, à trois ou quatre ans, pour s’habituer à l’entraînement quotidien. Selon moi, c’est une idée stupide, absolument stupide. Ce qui compte vraiment, c’est le choix individuel du musicien. Est-ce que je jouerais de la musique ? Est-ce que je ferais ça pour vivre ? Est-ce que je consacrerais mon temps et mes énergies à ce genre de vie ? »

« C’est la question fondamentale. L’on peut soulever des montagnes du moment qu’on a répondu oui à cette question. »

Lucas Debargue se produira le 19 janvier à 14 h 30 à la Maison symphonique. Le public pourra l’entendre également à Toronto, au Koerner Hall, le 16 janvier à 20 h. www.showoneproductions.ca

Traduction par Lina Scarpellini

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto.

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