Julian Prégardien – Le ténor devenu professeur

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Tel père, tel fils. Tant Christoph Prégardien, le père, que Julian Prégardien, le fils, sont connus pour leur opéra et oratorio baroque et classique ainsi que pour leur lied du XIXe siècle. Les deux ont fait des enregistrements très appréciés de Bach.

Julian, cependant, fait un pas de plus que son père – et que la plupart des chanteurs de ce côté-ci de Barbara Hannigan – en dirigeant La Passion selon saint Jean tout en chantant le rôle de l’évangéliste le 22 novembre au Festival Bach Montréal à l’église St-Andrew and St-Paul. (En répétition le 25 novembre à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac dans les Cantons de l’Est.)

« Oui, je vais faire demi-tour », déclare-t-il des Alpes bavaroises, à environ 50 kilomètres au sud de Munich, où il vit avec sa femme et ses trois enfants. « Je ne suis pas encore certain d’utiliser une partition. À coup sûr, pas de bâton. »

« Mais pour l’instant, je ne dirigerai pas la Messe en si mineur. Je ne change pas de profession. »

Prégardien est disponible pour chanter dans ce chef-d’œuvre et le fera en effet avec l’OSM sous la direction de Kent Nagano les 4 et 5 décembre à la Maison symphonique.

Dire que le ténor est un ami du Festival Bach Montréal est un euphémisme. C’est sa troisième apparition en tant qu’invité.

L’année dernière, Prégardien a dirigé des ateliers et des cours de maître sur La Passion selon saint Jean au cours desquels il a dirigé et sélectionné les étudiants de l’École de musique Schulich, de l’Université de Montréal et du Conservatoire de musique de Montréal qui participeront au spectacle de 2018.

C’est une bonne illustration du double rôle que Prégardien a développé en tant qu’interprète et enseignant. À seulement trente-quatre ans, il travaille comme professeur de voix à la Munich Hochschule tout en poursuivant une carrière bien remplie de concerts et d’opéras. Parfois, admet-il, ses étudiants ne sont pas beaucoup plus jeunes que lui.

« Je ne suis pas le maître qui transfère toutes ses connaissances aux jeunes étudiants, ce qui est une perspective de l’enseignement en général, explique-t-il. Mais j’ai toujours ressenti le besoin d’échanger des points de vue et de donner des indications sur la musique et le chant, la technique et aussi le style. »

Ayant commencé sa carrière de concertiste à dix-neuf ans, Prégardien a autant d’expérience professionnelle que certains chanteurs de quarante-cinq ou cinquante ans. Sans parler de son travail de garçon de chœur à la cathédrale de Limburg, près de sa ville natale Francfort.

Prégardien a appris La Passion selon saint Jean en tant que choriste et en entendant son père chanter l’évangéliste. Il estime avoir participé à cinquante représentations. Ce qui explique sa confiance dans ses compétences en direction.

« Ma vision de l’œuvre est devenue de plus en plus claire au cours des dernières années, dit-il. Je pense avoir un mot à dire à propos de cette musique. »

Le répertoire de Prégardien ne se limite pas au baroque. Avant d’arriver à Montréal, il chante Winterreise de Schubert à Brême, Salzbourg et Dortmund avec le pianiste Lars Vogt.

Pendant l’été, il a joué Narraboth dans une nouvelle production de Salome de Strauss au Festival de Salzbourg. Il a chanté le rôle-titre d’Oberon de Weber et attend avec impatience celui de Max dans Der Freischütz. Tamino dans La Flûte enchantée de Mozart et Orfeo de Monteverdi figurent également sur son CV.

Prégardien aimerait bien mettre en lumière les opéras négligés de Schubert. « C’est le lien entre Mozart et Wagner. » Il aimerait bien chanter Mendelssohn et il peut s’imaginer dans un répertoire français du XIXe siècle.

Il y a cependant des limites. Bien qu’il aime entendre un bon ténor chanter du bel canto, il ne prévoit aucune aventure italienne.

« Je trouve que la couleur de ma voix ne convient pas aussi bien au répertoire méditerranéen, déclare Prégardien. Il y a tellement de chanteurs excellents dans ce domaine et qui n’ont aucune envie de chanter les évangélistes de Bach ou un lied de Schubert. »

En tant qu’artiste ayant grandi avec les maîtres européens de la musique ancienne – incluant son père –, Prégardien a une vision positive des instruments d’époque et s’intéresse particulièrement aux pianofortes des lieder classiques.

« Un Steinway est bien, très bien, précise-t-il, surtout s’il est joué par un très bon pianiste. Mais l’imagination qui s’enflamme lorsque j’entends une seule note d’un instrument d’époque est vraiment fantastique. Je viens d’enregistrer Dichterliebe de Schumann avec Éric Le Sage, pianiste français au piano moderne. Mais je lui ai demandé de jouer un piano Blüthner de 1856 pour cet enregistrement. Il a accepté. Dès le premier instant, nous étions tous deux tellement plongés dans cet autre monde instrumental du pianoforte. Je ne me décris pas comme un intransigeant qui ne joue Schubert ou Schumann ou Mozart que sur des instruments d’époque. Je suis si heureux que nous puissions avoir les deux. »

Les Prégardien chantent souvent ensemble dans des programmes d’arrangements en duo des lieder de Schubert et d’autres chants masculins traditionnels. « Toute la soirée, le public ne sait pas vraiment qui chante quoi », explique l’aîné Prégardien dans un documentaire sur YouTube.

Père et fils s’entendent tout aussi bien en dehors de la scène. « Il y a eu une brève période de rébellion – je dirais d’émancipation – entre douze et vingt ans, dit Julian. Je ne voulais pas être si proche de mon père, mais plutôt être confiant en moi. » La résistance fut de courte durée.

« Je peux toujours le consulter quand j’ai des problèmes de carrière ou de technique de voix, il est toujours là pour donner des conseils. Maintenant, nous pouvons nous voir aussi comme des collègues. Pas seulement en tant que père et fils. »

Maintenant, une question difficile. Devrions-nous nous inquiéter de l’allégation selon laquelle le texte de La Passion selon saint Jean est, par endroits, antisémite ?

« Il ne fait aucun doute qu’il existe une perspective antisémite, déclare Prégardien. Je ne le nierai jamais. Mais le cœur de la pièce, la signification centrale, n’est pas antisémite. Elle représente la vie – ou la fin de la vie – d’un être humain très spécial. »

« Ce n’est pas une question de savoir si vous êtes chrétien, musulman ou autre. Si vous écoutez cette musique et suivez ce qui est fait à Jésus, la façon dont il doit souffrir et pourquoi il peut supporter toute cette souffrance et cette peine, la raison pour laquelle il le fait par lui-même, alors je pense que vous êtes à même de comprendre cette musique. »

« Bien sûr, l’histoire parle de cruauté, mais finalement, elle parle d’amour. »

Traduction par Mélissa Brien

www.festivalbachmontreal.com

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto.

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