David P. Leonard et l’Institut Trebas: Quarante ans de conseils judicieux

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Certaines personnes se contentent d’une seule révélation. David P. Leonard, le natif de Montréal qui a fondé l’Institut Trebas, en a eu quelques-unes.

L’une d’entre elles est venue en 1949 dans le magasin d’audio Layton, alors comme aujourd’hui rue Sainte-Catherine près de Stanley. Le studio d’enregistrement à l’étage n’était pas beaucoup plus grand que le piano droit qu’il contenait.

« Avec une petite fenêtre, se rappelle Leonard depuis sa maison à Hampstead. Je regarde par la petite fenêtre, je joue ma valse de Chopin. Je sors. Puis ils laissent tomber l’aiguille sur la platine et je m’entends jouer instantanément. »

Aussi remarquable qu’ait été cette révélation pour l’enfant de neuf ans, elle n’a pas été aussi décisive que celle qu’il a eue trois ans plus tard après avoir interprété un morceau (c’était soit Bach, soit Chopin) à un spectacle de charité de la Croix-Rouge. Se levant du banc pour accepter les applaudissements, le jeune David découvre que des dizaines d’auditeurs ont quitté la salle.

« J’étais dévasté, déclare Leonard. Je n’avais pas réalisé qu’ils s’intéressaient à la pop, pas au classique. »

Et c’est ainsi qu’il fut désormais. Une partie de la transition consista à apprendre la clarinette. Il n’y avait pas d’enseignement musical à Outremont High, du moins pour les garçons, dont on attendait plus de choses. Léonard a dû se joindre à la fanfare de l’école secondaire Mount Royal pour passer du temps sur son nouvel instrument.

La poursuite de son intérêt pour l’enregistrement sonore fut moins problématique. Ses parents, tous deux immigrés d’Europe, organisaient des concerts avenue du Parc et plus tard à Outremont. La violoncelliste Lotte Brott, l’altiste Otto Joachim et la contralto Maureen Forrester étaient parmi les habitués.

Le salon était équipé d’un piano à queue Knabe acheté chez Willis Musical Instruments. Jean-Marc Audet des studios Marko fournissait le magnétophone, jusqu’à ce que le père de Léonard, médecin, décide d’acheter un modèle professionnel.

La fascination de Léonard pour ce gadget a été immédiate. « Quelque chose comme American Idol », c’est ainsi qu’il décrit la scène dans le salon lorsqu’il a commencé à faire venir des musiciens pour faire des démos.

L’entreprise à domicile prit son envol. Leonard enregistra plus de cent groupes. Certains étaient recrutés dans l’émission du dimanche soir diffusée par la station de radio CKVL au Queen Mary Veterans’ Hospital.

Avec René Angelil

Les artistes étaient choisis parmi les jeunes interprètes qui ne pouvaient pas se permettre les tarifs du studio RCA. Les Beau-Marks (connus pour Clap Your Hands) ont été parmi les premiers clients de Leonard. Les autres furent René Angélil et Patsy Gallant. De nombreux enregistrements de l’étiquette Monticana Records de Leonard ont été réédités par des compagnies majeures telles que Columbia et Decca.

En tant que producteur de disques, Leonard n’était jamais loin du circuit des salles. En 1964, il a fait engager le groupe montréalais Bartholomew Plus 3 pour briser la glace au célèbre Peppermint Lounge de Times Square. « Des gens importants, comme les Righteous Brothers, y venaient et ils ont pensé que ces gars étaient bons, » se souvient-il.

Les débutants montréalais ont voulu avoir un « vrai » gérant de New York. L’option de les libérer de leur contrat a été présentée à Leonard – l’un des membres de Bartholomew Plus 3 avait un père ayant des liens avec la pègre – comme une offre qu’il ne pouvait pas refuser.

Tout n’était pas perdu. C’était New York. En descendant Broadway, Leonard se présente aux studios Beltone avec un lot de ses enregistrements maison.

On lui a rapidement proposé un emploi. La citoyenneté canadienne était un avantage. Les jeunes employés américains avaient tendance, au début de la guerre du Vietnam, à se faire enrôler.

« Fais-le-nous savoir d’ici vendredi, tu commences lundi. On s’occupera de la paperasse. » C’est ainsi que Leonard se souvient de la brève conversation.

De gauche à droite: Hal Ross (VP Marketing pour London Records), Alex Sherman (Sherman Record Stores & Enterprises), Michel Desrochers (CJMS DJ and MC pour le sepectacle de Roy Orbison à Montréal, en 1964), Roy Orbison, Joyce Germain (chanteuse sur l’album “The Beatles Are Coming/Nous Attendons Les Beatles”, paru chez London Records) et David P. Leonard

Tina Turner, Miles Davis, Chet Atkins, Phil Spector, Dee Dee Warwick, Roy Orbison, le défilé des sommités au Beltone était impressionnant. Au début, Leonard n’était autorisé qu’à observer ces séances, mais il fit une incursion en 1965 lorsqu’il a travaillé comme ingénieur en matriçage sur Otis Blue, un album acclamé du chanteur de soul Otis Redding.

Avec les Beatles

Un autre moment fort, voire fabuleux, fut la rencontre avec les Beatles entre leurs spectacles de l’après-midi et du soir au Forum de Montréal, le 8 septembre 1964. « John Lennon a posé sa main sur mon épaule et m’a dit : “Imagine ce qui nous est arrivé” », se souvient Leonard. L’album Imagine était une chose du futur.

À la fin des années 1960, Leonard était de retour à Montréal et il poursuivit des études en technologie éducative à l’Université Sir George Williams (qui fait maintenant partie de Concordia). Il a commencé un programme de doctorat en communications à McGill et a travaillé sur les systèmes de téléconférence lorsque cette technologie en était à ses débuts.

Mais son cœur était resté dans la musique. « J’avais beaucoup appris à New York sur la gestion, le côté production, l’acoustique, le matriçage, dit Leonard. Je me suis dit : “Je vais fonder une école. Je veux enseigner ce que j’ai appris.” »

Le résultat a été, en 1979, le premier collège privé d’enseignement professionnel des arts de l’enregistrement en Amérique du Nord. Le nom de Trebas combine « treble » (aigu) et « bass » (grave), bien que Leonard note avec satisfaction que le nom Trebas épelé à l’envers est Saber avec un « t » ajouté.

Les premières années, le corps enseignant comptait quelques personnes notoires. Dixon van Winkle, un vétéran du studio A & R Records de Phil Ramone, avait travaillé avec Barbra Streisand, Simon et Garfunkel et James Taylor. « Pas étonnant que nous ayons quadruplé le nombre d’inscriptions », dit Leonard.

Avec Bruce Swedien, ingénieur du son et producteur

La plupart des élèves de Trebas sont anglophones, bien que la présence francophone ait augmenté régulièrement au fil des ans. Plus d’une douzaine de Grammy ont été remportés par d’anciens élèves de Trebas. Certains ont poursuivi leurs études au Liverpool Institute for Performing Arts de sir Paul McCartney.

Quelques étudiants ont créé des écoles rivales. « J’ai un dicton, commente Leonard. Nous formons nos diplômés et nos concurrents. »

Curieusement, les premiers diplômés n’étaient pas forcément intéressés par la musique. « Un jeune technicien qui n’a peut-être jamais rien entendu de plus grand qu’un groupe de rock and roll », c’est ainsi que Leonard en brosse le portrait.

Au fil des ans, et surtout au cours de la dernière décennie, les étudiants de Trebas ont été plus nombreux à arriver avec un bagage musical. En effet, la théorie musicale et la formation de l’oreille font désormais partie du programme d’études.

« Je veux que les étudiants en audio comprennent la langue, explique Leonard. Quand le producteur demande d’aller à la huitième mesure, je ne veux pas qu’ils descendent la chercher dans la rue. »

Avec Stevie Wonder

De son noyau audio, l’école de la rue Sherbrooke (qui a débuté sur Bleury, par coïncidence près de l’ancien siège du pionnier de l’audio Emile Berliner) s’est étendue à la production cinématographique et télévisuelle, aux technologies commerciales et à la gestion de concerts et d’événements.

La succursale de Toronto a ouvert en 1983. Des cours ont été ­donnés dans d’autres villes. La marque Trebas est devenue familière grâce à une publicité généralisée.

Avec Jeremy Harding, lauréat de Trebas

En février dernier, Leonard a vendu Trebas à Global University Systems (GUS), un réseau de collèges présent dans 40 pays. L’attrait de Trebas pour la société d’Amsterdam s’explique en partie par la relative libéralisation des lois québécoises régissant les étudiants étrangers et l’emploi.

« Personnellement, je n’ai pas d’enfants, dit Leonard. J’aime à penser que Trebas sera là comme Harvard ou McGill pendant les cent, deux cents prochaines années. Jusqu’à présent, la GUS maintient le nom et l’image. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils l’ont acheté – parce que Trebas est renommé. »

« Ils vont probablement ajouter quelques programmes en informatique générale pour attirer les gens à venir ici. Vont-ils continuer les programmes audio ? Pour l’instant, oui, absolument. »

Traduction par Jacqueline Vanasse

Robert Plant (à droite), anciennement avec le groupe Led Zeppelin, and son ingénieur du son, lauréat de Trebas, Michael Piersante (à gauche)

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto. Since 2019, Arthur is co-editor of La Scena Musicale.

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