Bruce Liu : L’or au Concours Chopin

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Richard Raymond se souvient du jour en 2011 où Xiaoyu Liu, ­désormais connu sous son prénom d’adoption Bruce, est arrivé à l’improviste avec son père au Conservatoire de musique de Montréal.

« Il voulait étudier avec moi en privé, confie le professeur de piano lors d’une entrevue suivant l’annonce, le mois dernier, de ­nouvelles intéressantes en provenance de Varsovie. Je lui ai dit que je l’écouterais, mais que je ne pouvais lui enseigner que par le biais du conservatoire. Il a donc joué pour moi et nous en sommes restés là. Puis j’y ai réfléchi pendant deux jours. Je me suis dit : “Je ne peux pas perdre un tel talent, il ira ailleurs.” Je l’ai donc contacté et je l’ai convaincu de venir à l’école passer une audition. »

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La preuve que Raymond avait raison a été faite l’année suivante, lorsque Liu, à 15 ans, a remporté le grand prix du Concours OSM Standard Life, battant des pianistes d’une vingtaine d’années.

Comme la plupart des mélomanes le savent maintenant, les espoirs placés en cet artiste ont été confirmés de manière spectaculaire en octobre, lorsqu’il a remporté le premier prix de 40 000 € du Concours international de piano Fryderyk Chopin, l’un des plus prestigieux au monde. « Sensationnel, parfait et brillant » sont les superlatifs choisis par le critique polonais Tadeusz Deszkiewicz dans une publication sur Facebook. (« Rewelacyjny, perfekcyjny i błyskotliwy » en polonais).

« La grâce de son jeu, le rubato, le rendent très élégant et charmant, dit Dang Thai Son, qui a enseigné à Liu à l’Université de Montréal après ses études au Conservatoire. Il est naturellement dynamique et intense. Il hypnotise le public. »

Un compliment élogieux, mais Liu dit préférer voir le piano comme un loisir. « Je veux éviter la routine, je veux plutôt conserver une ­fraîcheur avec laquelle je peux me divertir en permanence. »

La foule à Varsovie paraissait enchantée dans la salle de concert de la Philharmonie. Les acclamations ont commencé avant la dernière note du Concerto pour piano en mi mineur, opus 11, de Chopin. « Je n’ai jamais rien entendu de tel », a déclaré Son.

Son connaît bien Varsovie, puisqu’il y a lui-même remporté l’or en 1980 et qu’il a siégé à plusieurs jurys du concours Chopin, notamment celui de 2021. En tant que professeur de Liu, il ne pouvait pas voter sur ses prestations. Toutefois, il n’y avait aucun doute quant à l’identité du gagnant. Dès l’entrée du piano dans le concerto, l’auditeur était frappé par le sens de la nuance rythmique. Le tendre deuxième thème était audacieusement discret, pour autant que cela soit possible.

Quant au mouvement lent Romanze, il était remarquable tant par l’absence de convention que par la présence expressive. Aucun ­claquement tapageur dans le finale, au grand soulagement des juges qui avaient déjà entendu ce concerto (et l’excellent Philharmonique de Varsovie sous la direction d’Andrey Boreyko) huit fois.

L’élégance était au centre des solos de Liu. Le thème central du Scherzo n° 4 en mi majeur op. 54 de Chopin était imprégné d’un rubato déchirant, qui ne peut venir que de l’intérieur.

Les aspects techniques étaient parfaitement maîtrisés. Parmi les moments forts, selon Son, le finale fantomatique de la Sonate op. 35, avec ses doubles croches précipitées dans les deux mains. « Quand il joue un morceau léger, pianissimo, c’est incroyable, dit Son. Cela se ressent uniquement en salle. Sur YouTube, on n’entend pas la ­projection. » L’action du piano Fazioli, selon Son, concordait avec la fluidité naturelle de Liu.

La technique, bien sûr, réside autant dans les neurones que dans le bout des doigts. Liu semble exceptionnellement bien doté sur le plan cognitif. « Lui expliquant plein de trucs pendant une leçon, se souvient Raymond, je lui ai demandé : “Tu n’écris rien dans ta partition ?” Il a répondu : “Non, je le ferai plus tard”. Et il n’a pas oublié le moindre détail. »

Raymond mentionne l’aptitude de Liu pour la musique contemporaine comme une preuve supplémentaire de son intellect. « Vous devriez entendre ses Études de Ligeti, dit-il, en référence à l’exigeant cycle du défunt compositeur hongrois György Ligeti. « Mon Dieu ! »

« La Hammerklavier est faite pour lui », ajoute Son, en référence à la vertigineuse sonate op. 106 de Beethoven.

De nombreux musiciens ont l’oreille pour les langues. Maîtrisant parfaitement le français et l’anglais, Liu a aidé un autre candidat lors d’une entrevue à Varsovie en traduisant les questions de l’anglais au mandarin. « Mon chinois, je l’ai appris par moi-même en regardant des séries télévisées chinoises », explique Liu.

Liu a des passe-temps autres que jouer du piano à un niveau ­international, notamment le karting. Parmi ses prouesses en Pologne, citons une course (réussie, de l’avis général) contre le pilote professionnel Kacper Nadolski, de Poznań.

Ses autres passe-temps sont la natation, le cinéma et les échecs. « J’aime les loisirs où il faut être concentré naturellement, explique-t-il. Le simple fait de faire une activité différente est une excellente pause pour mon cerveau. Je fais de mon mieux pour n’en négliger aucune malgré un horaire de fou. »

Associée à son sang-froid inné, la stratégie semble fonctionner. « Il a un système nerveux incroyablement fort, dit Son. La plupart des concurrents sont stressés et inquiets. Lui, il ne s’est même pas présenté aux annonces [du concours Chopin], sauf à la finale. »

Les débuts de Liu n’ont été ni précoces ni typiques. Né à Paris en 1997 de parents non-musiciens, Liu s’installe à Montréal à l’âge de six ans avec son père, un artiste visuel. C’est là qu’il s’initie à son futur métier avec un clavier électronique de 55 touches.

« Ce n’est que plus tard que j’ai eu un vrai piano droit, car personne ne savait combien de temps mon intérêt durerait. » Sa première ­professeure, dit-il, était elle-même une élève.

La progression a été rapide. En 2010, Liu a remporté le Festival-concours de musique classique de Pierre-de-Saurel à Sorel-Tracy. Son succès au concours de l’OSM lui a permis d’interpréter avec l’orchestre le Concerto pour piano no 2 de Rachmaninov.

« Dès le début, Liu semblait en accord avec son lyrisme et sa ­complexité, ai-je écrit dans la Gazette de Montréal. Les textures étaient riches et les points de tension musicaux émergeaient naturellement. Il n’y avait pas de surenchère, pas d’esbroufe. »

Liu était le seul finaliste de moins de 20 ans au Concours musical international de Montréal de 2014. Son compatriote Charles Richard-Hamelin, alors âgé de 24 ans, a terminé deuxième. Rappelons que ce dernier a remporté l’argent à Varsovie en 2015.

Revenons à Liu. La victoire en 2015 au Prix d’Europe (bourse ­accordée aux artistes québécois pour des études à l’étranger) a été utile, mais, en 2017, il a de nouveau été finaliste, sans toutefois l’emporter, au Concours international Arthur Rubinstein à Tel-Aviv. Cette ­rebuffade a tellement exaspéré une des juges, Janina Fialkowska, qu’elle a invité Liu à se produire à son propre festival en Bavière (voir l’autre texte sur cette page).

Liu a continué à se produire, principalement à l’étranger. Bien sûr, les concerts se sont arrêtés avec le début de la pandémie, mais Liu a utilisé ce temps d’arrêt pour cultiver un état d’esprit « intérieur plus paisible ».

« Nous ne pouvions pas faire grand-chose à l’extérieur, a expliqué le pianiste dans une entrevue avant le concours. Je trouvais plus de détails dans ma musique  ».

Maintenant, son agenda déborde, du moins à court terme. La ­victoire au concours Chopin s’accompagne d’un enregistrement chez Deutsche Grammophon et d’une multitude d’engagements. L’Institut Fryderyk Chopin a publié un calendrier de plus de 20 concerts, dans des lieux aussi éloignés que le Japon, jusqu’à la fin du mois de février. La seule date au Canada est un récital à Vancouver le 21 février.

De toute évidence, un enregistrement est à l’horizon, bien qu’il soit trop tôt pour en partager les détails. « J’ai été très attiré par Ravel et ­dernièrement par les œuvres de Rameau, dit Liu, notant que ces ­compositeurs partagent la couleur française avec Chopin. Mais toutes les périodes me fascinent. Il y a tellement d’œuvres que j’ai envie de jouer ! »

Quel que soit le répertoire, les fans de Liu peuvent s’attendre à un jeu charismatique qui rappelle les grands pianistes du passé.

« J’aime de plus en plus l’ancienne génération de maîtres, dit-il, leur façon cantabile de phraser. » Alfred Cortot (1977-1962) et Samson François (1924-1970) sont deux des préférés de Liu. « Et bien sûr Michelangeli (1920-95), pour son incroyable polyvalence. » Ce ­pianiste italien, observe Liu, était également pilote de course automobile.

Où Liu habitera-t-il ? Paris, note-t-il, est pratique pour une carrière classique. « Mais Montréal est l’endroit où j’ai grandi, avec beaucoup de bons souvenirs et de bons amis. »

Vient ensuite la question de son nom, tour à tour décliné en Xiaoyu Liu, Bruce Xiaoyu Liu, Bruce (Xiaoyu) Liu et Bruce Liu. La DG, dans une compilation des moments forts de Varsovie qui sera bientôt publiée, opte pour Bruce Liu.

« J’ai ajouté Bruce à mon prénom l’année dernière pour deux raisons, explique Liu. La première est que Xiaoyu est difficile à prononcer pour plusieurs. La seconde est que j’aime beaucoup [l’icône des arts martiaux décédée] Bruce Lee. Maintenant, on préfère m’appeler Bruce Liu. »

Ça sonne plutôt bien.

Pour plus d’information sur le Concours international de piano Fryderyk Chopin, y compris les représentations archivées, consultez le site www.chopin2020.pl.

Traduction par Mélissa Brien

Fialkowska à propos de Liu : « Si subtil, si honnête, si élégant. »

par Janina Fialkowska

J’adresse mes félicitations les plus sincères à mon compatriote canadien Xiaoyu Liu, un pianiste en qui je crois profondément depuis que je l’ai entendu pour la première fois en 2013. La même année, j’ai été invitée à juger un concours national ­canadien à Halifax. Le niveau était élevé et je passais un ­moment très agréable quand soudain, à l’improviste, ce jeune ­pianiste de Montréal a joué la Rhapsodie espagnole de Liszt de façon incroyable. Bien sûr, il a remporté le premier prix haut la main.

C’était un garçon charmant et nous sommes restés en contact. Je l’ai observé de loin, car je me méfie toujours de ces très jeunes ­mégatalents. J’ai donc retrouvé avec grand intérêt ce jeune homme lorsqu’il fut de loin le plus jeune concurrent du Concours musical international de Montréal en 2014. Je me suis réjouie de ses progrès, immenses, mais il était encore jeune et inexpérimenté, principalement en termes de projection et de certains autres aspects interprétatifs. Ce concours ­particulier appartenait en réalité à son collègue aîné Charles Richard-Hamelin, qui semble avoir toujours un concours d’avance sur Xiaoyu ! La prestation de Charles à Montréal m’a éblouie et il a bien sûr ­remporté l’argent l’année suivante au concours Chopin de Varsovie.

Puis, en 2017, j’ai entendu Xiaoyu représenter le Canada au Concours international de piano Arthur-Rubinstein en Israël. Soudain se trouvait devant nous un énorme talent qui s’était épanoui. À mes yeux, il était unique : son jeu était si subtil, si honnête, si ­élégant ! Et je ne fus pas la seule jurée à l’apprécier. Assis à côté de moi se trouvait Menahem Pressler, un gourou de la musique de chambre, qui a été fort impressionné par l’interprétation de Xiaoyu du Quatuor pour piano et cordes no 1 de Fauré dans la section musique de chambre. J’avoue que, bien que Xiaoyu ait été finaliste, je fus tout simplement furieuse qu’il n’ait pas remporté le premier prix et, à partir de ce moment-là, je suis devenue sa supportrice.

Xiaoyu a toujours souhaité participer à mon « Akademie » à Marktoberdorf, en Bavière, où j’invite de jeunes pianistes qui me ­semblent négligés ou injustement traités dans les concours et qui méritent d’être entendus et bénéficieraient peut-être des encouragements et des conseils d’une collègue plus âgée. C’est donc avec une grande joie que je l’ai accueilli à Marktoberdorf en 2019 et que nous avons eu la chance de travailler ensemble et d’apprendre à nous connaître.

Xiaoyu m’a démontré à maintes reprises que ma foi en son immense talent et mon admiration pour lui étaient fondées. Aujourd’hui, il a remporté l’un des concours de piano les plus importants au monde – si ce n’est le plus important – et je suis ravie. Je dois également souligner que ce jeune homme est aussi un être humain bon et charmant, ce qui n’est pas toujours le cas des supertalents. Mes félicitations les plus sincères vont à ses merveilleux professeurs Richard Raymond et Dang Thai Son. Hourra pour le Canada !

Traduction par Mélissa Brien

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto. From 2019-2021, Arthur was co-editor of La Scena Musicale.

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