Avner Dorman : À la recherche de l’âme de la musique juive

0
Advertisement / Publicité

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Yom Kippour est une fête délicate à gérer parce que si on ne va pas à la synagogue, il n’y a pas grand-chose à faire, affirmait Avner Dorman quelques jours avant ce jour solennel. Mais je célèbre toutes les fêtes. Mon identité est assurément juive. »

De plus, il n’y a aucun doute quant à l’identité juive du Nigunim pour violon et orchestre, une composition pour laquelle cet Américain israélien a remporté en 2018 le prix Azrieli pour la musique juive, d’une valeur de 50 000 $. Cette œuvre sera présentée sous sa forme révisée – l’original était pour violon et piano – au concert du gala bisannuel de la Fondation Azrieli, le 15 octobre, à la Maison symphonique de Montréal. Lara St. John sera la soliste et Yoav Talmi dirigera l’Orchestre de chambre McGill.

Nigunim est le pluriel de nigun, un mot hébreu qui peut signifier une chanson religieuse sans mots, populaire parmi les Juifs hassidiques, ou qui peut désigner, plus généralement, une musique habitée d’un sentiment profond.

« On utilise ce terme pour signifier qu’une mélodie a une certaine qualité sentimentale », explique Dorman depuis Gettysburg, en Pennsylvanie, où il est professeur de composition au Conservatoire Sunderman du Collège Gettysburg.

« Sa signification est plus profonde pour les locuteurs de l’hébreu. Si je dis qu’une mélodie a du nigun, cela veut dire qu’elle nous émeut en quelque sorte, qu’elle a de l’âme. Tout le monde le ressent, pas seulement les musiciens. »

La plupart des auditeurs qualifieraient cette œuvre de 2011, composée initialement pour le violoniste Gil Shaham et sa sœur pianiste Orli Shaham, de juive d’une certaine manière. Cependant, le compositeur était déterminé à éviter les stéréotypes, tout en recherchant un noyau organique qui lie extérieurement différents styles.

À un certain moment, une clarinette émet ce que Dorman appelle « une sorte d’éclat traditionnel », mais il s’agit de la seule trace de klezmer (sauf pour un deuxième retentissement, où la musique de la clarinette est assignée au violoncelle). Plusieurs influences caractérisent l’œuvre, à la fois en ce qui a trait au style qu’en ce qui a trait à l’origine régionale.

Le minimalisme est une source d’inspiration. Tehillim (« Psaumes »), l’œuvre de 1981 de Steve Reich, est une composition qui a suggéré à Dorman comment les écritures hébraïques pourraient être exprimées dans un langage tout à fait moderne.

« Bien sûr, c’est plus rythmique qu’Arvo Pärt », déclare Dorman. Pourtant, la musique minimaliste, rapide ou lente, a tendance à se répéter, une caractéristique que Dorman a retrouvée dans les styles folkloriques juifs de partout à travers le monde, incluant le langage hassidique auquel le titre se réfère littéralement.

« Je pense que si vous écoutiez un nigun hassidique, vous entendriez la même chose que dans ma composition: la nature répétitive, la répétition à travers laquelle on recherche un effet de méditation ou d’extase et de catharsis. Dans d’autres cultures, il est question de mantra. »

Nigunim peut être considéré comme panjudaïque dans sa recherche de points communs avec différentes cultures musicales.

« J’ai fait de la recherche sur la musique des communautés juives dans diverses régions du monde, affirme Dorman. Bien sûr, si vous entendez des airs juifs polonais ou juifs marocains, ils ne se ressemblent pas tellement, parce que chacun est influencé par la région où la communauté a résidé pendant des générations. Cependant, il y a certains éléments communs, particulièrement les intervalles descendants, les cris et les lamentations. »

L’intervalle « juif » le plus connu est probablement la seconde augmentée, laquelle a été utilisée par Saint-Saëns (qui n’était pas juif, malgré les rumeurs ridicules affirmant le contraire) de façon mémorable dans Samson et Dalila.

« La seconde augmentée dans les communautés nord-africaines est un peu plus courte, déclare Dorman. Ainsi, la tierce de la gamme est basse, selon notre point de vue. »

« Puis, il ne s’agit pas seulement de la seconde augmentée. Il y a également cette gamme mineure naturelle septième descendant par degrés jusqu’à la cinquième. »

Dorman savait que cette stratégie, appliquée même partiellement, peut donner des résultats probants. Sa mission, en composant Nigunim, était d’atteindre un bon équilibre.

« Je ne veux jamais mettre l’accent sur l’élément cliché, affirme-t-il. D’un autre côté, j’ai été surpris qu’un chantre libyen utilise des constituants que j’ai l’habitude d’entendre dans les chansons yiddish. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit le cas, qu’ils aient autant en commun. »

La première représentation de Nigunim dans sa troisième et vraisemblablement dernière version aura lieu au gala Azrieli. Dorman n’était pas satisfait de sa première tentative pour en faire un concerto.

Né en Israël, Dorman a eu une éducation laïque, mais il compte parmi ses ancêtres des érudits talmudiques. Ses grands-parents paternels sont nés en Allemagne et les maternels en Israël. Trois de ses grands-parents parlaient couramment l’allemand, mais l’hébreu était la langue du foyer.

Ayant gagné plusieurs prix en Israël, Dorman a obtenu son doctorat à l’école Juilliard, sous la direction de John Corigliano. Il s’est récemment fait connaître, pas uniquement en termes élogieux, avec Wahnfried, un opéra dont la première a eu lieu à Karlsruhe en janvier 2017. Cette œuvre tente d’aborder le clan Wagner dans toutes ses désagréables complexités post-wagnériennes. (Un entretien complet avec le compositeur au sujet de cet opéra a été publié l’année dernière dans LSM.)

« Pas à ma connaissance », blague le compositeur lorsqu’on lui demande si une autre troupe a été tentée de produire Wahnfried. Dorman travaille en ce moment sur un opéra pour enfants sur le thème « l’Orient rencontre l’Occident ». « Un nouveau conte de fées, affirme-t-il, dans un royaume imaginaire du Moyen-Orient. » Un autre de ses projets est le double-concerto pour le violoniste Pinchas Zukerman et sa femme, la violoncelliste Amanda Forsyth, lequel sera probablement présenté la saison prochaine au Centre national des Arts.

Maintenant, la question la plus importante. Dorman est-il un compositeur tonal ? Il donne un cours d’analyse à Gettysburg qui met l’accent sur les systèmes harmoniques non tonals et il connaît bien les autres formes.

« J’utilise les triades, les gammes et ce qu’on appelle les mélodies, avoue Dorman. Mais elles sont entrelacées en combinant des méthodes traditionnelles et non traditionnelles […] Je n’hésite pas à placer une gamme en grave et à l’harmoniser à l’occasion. Mais je le fais dans un contexte différent, afin d’obtenir, j’espère, un point de vue différent. »

Il ne s’agit pas d’un sujet facile.

« Pour moi, il est beaucoup plus facile de discuter des éléments musicaux que des définitions historiques du style, déclare Dorman. Celles-ci changent avec le temps. Je regardais un vidéo de Leonard Bernstein parlant de [la Deuxième Symphonie de Brahms]et du fait que certaines personnes n’aiment toujours pas Brahms. Vraiment ? »

« Je pense que notre perception du récit change. Lorsqu’il est question de discuter de ma propre musique ou de la musique contemporaine, je sens que je dois faire attention. Nous ne savons simplement pas comment le récit évolue. »

Traduction par Stefania Neagu

Le concert gala des prix de musique Azrieli aura lieu le 15 octobre à la Maison symphonique de Montréal.
www.placedesarts.com

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Partager:

A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto. Since 2019, Arthur is co-editor of La Scena Musicale.

Laissez une réponse

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.