Annamaria Popescu : recommencer à l’ancienne

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Annamaria Popescu a un piano ainsi qu’un clavecin dans son studio à l’École de musique Schulich de l’Université McGill.

« Je demande à tous mes étudiants de faire de la musique ancienne, dit la mezzo-soprano et professeure adjointe, qui sera parmi les solistes le 8 décembre dans le Messie de Haendel de l’Orchestre classique de Montréal dirigé par Boris Brott.

« Et ils commencent par l’italien – parce que s’ils commencent par la musique ancienne italienne, ils voient l’évolution. S’ils jouent un morceau du milieu du 16e siècle et du milieu du 17e siècle et du milieu du 18e, alors lorsqu’ils font un air de Bellini, ils ont un contexte et savent d’où cette mélodie est venue. Ils ne chantent pas Bellini en revenant en arrière avec ce qu’ils savent aujourd’hui. »

Une telle sensibilité historique peut sembler étonnante chez une native de Montréal qui a enregistré des mélodies de Rachmaninov pour Chandos et qui autrefois gagnait sa vie en chantant Suzuki dans Madama Butterfly à La Scala.

« Si je devais recommencer depuis le début, j’étudierais la musique ancienne, dit-elle. Mais quand j’étais jeune étudiante, ce n’était pas encore une pratique courante. Et quand ç’a enfin commencé, les contre-ténors étaient les héros. »

Photo: Stephanie Sedlbauer

En un sens, Popescu est en train de recommencer, participant à des séminaires et des camps d’été en Europe et organisant des séances privées avec des sommités du baroque. Ses études embrassent l’histoire de la langue italienne (qu’elle parle couramment, ainsi que le roumain, le français et l’anglais). Comment les dialectes des principautés rivales se comparent, comment on est arrivé à s’entendre sur l’orthographe et la prononciation, tels sont certains sujets qui la fascinent.

« J’apprends autant que je peux parce que ça me plaît tellement, dit Popescu. C’est tout ce que je n’ai pas appris à l’école, ou n’ai pu apprendre, parce que ce n’était pas encore enseigné. »

Cet été, elle s’est rendue à Viterbo, au nord de Rome, pour travailler les opéras de Haendel, qui ont presque tous été écrits en italien. La tâche la plus immédiate, bien sûr, est un oratorio en anglais.

Le morceau pour alto sans doute le plus connu dans le Messie est l’air He Was Despised, une poignante complainte sur les souffrances du Christ. L’indication de tempo, l’une des préférées de Haendel, est Largo. À quel point doit-ce être lent ?

« Il faut se servir du bon sens, dit Popescu. Une indication Largo avec un orchestre moderne dans une grande salle est très différente d’un Largo avec un orchestre d’instruments d’époque dans une petite église romaine. Les instruments anciens ne sonnent ou ne vibrent pas autant. Les choses avancent, même si elles sonnent tout aussi « Largo« . »

Quant à la section B, avec sa vive description des tourments du Christ, elle est curieusement marquée Un poco Pia (« un peu pieux ») – guère une invitation à accélérer le tempo. « On a tendance à le faire vite, dit Popescu. J’aime que ce soit un peu plus tragique. »

Une grande vélocité compromet aussi la netteté. « Tout s’affadit. Et plus résonante est une salle, plus le son doit être percussif. » Soutenue par les cordes modernes de l’Orchestre classique dans la crypte résonante de l’oratoire Saint-Joseph, Popescu s’attend à chercher un juste milieu, chantant la section A pas trop lentement et la section B pas trop rapidement.

Ses autres moments forts dans le Messie sont But Who May Abide et O Thou That Tellest, deux arias fort dissemblables. La première peut être chantée par une soprano, une alto ou une basse.

« C’est une utilisation différente de la technique, un passage différent à la voix de poitrine, confie Popescu au sujet de ces arias. La section colorature de chacune est produite de façon tellement différente sur le plan physique qu’on a à peine le temps de se ressaisir dans O Thou That Tellest après avoir chanté But Who May Abide, comme si ç’avait été écrit pour une autre personne. »

Ce qui fut probablement le cas. Haendel était toujours prêt à réaffecter les arias suivant ses besoins et ses ressources. But Who May Abide, avec sa fougueuse section B prestissimo, fut déjà confiée plutôt à un célèbre castrato en visite.

La variable la plus importante dans un Messie contemporain tient au choix de faire chanter la partie alto par une mezzo ou un contre-ténor. Les contre-ténors ont empiété énormément sur le territoire des mezzos (ou contraltos), même si on n’a aucune raison de croire que Haendel ait lui-même entendu un contre-ténor solo dans le Messie à Londres.

Popescu n’est nullement agacée par les contre-ténors : elle en compte parmi ses étudiants à Schulich et a même
convaincu un ténor, Nicholas Burns, de faire le saut. Comme la plupart de ses étudiants contre-ténors, Burns est « presque un contralto » et « ne sonne pas du tout comme un soprano ».

Les contre-ténors, bien entendu, ont divers profils et ne sont pas moins sujets aux règles d’affectation des rôles que d’autres types de chanteurs. « Quand ils commencent à chanter de la musique écrite pour des femmes, ils peuvent sembler mal choisis pour le rôle, dit Popescu. Quand ils chantent Tancredi – il rentre tout juste des Croisades ! Rossini l’a écrit pour contralto pour une raison. Le son devrait être plein et riche, comme une voix de guerrier. Dans les opéras de Haendel, j’ai du mal à être convaincue par un contre-ténor chantant haut dans le rôle de Jules César. Je trouve une mezzo-soprano comme Daniela Barcellona infiniment plus convaincante comme leader du monde civilisé qu’un jeune homme qui sonne comme une soprano chantant dans le même registre. »

Le Messie de Haendel sera joué par l’Orchestre classique de Montréal le 8 décembre dans la crypte de l’oratoire Saint-Joseph. Les solistes sont Aline Kutan, soprano, Annamaria Popescu, mezzo-soprano, Zachary Rioux, ténor et Gregory Dahl, baryton. Trois ensembles vocaux – Les chantres musiciens, Les filles de l’île et le chœur de l’OCM – formeront le chœur. www.orchestre.ca

Traduction par Alain Cavenne

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto.

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