Critique: Violence de Marie Brassard – De l’autre côté de l’image

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Author : (Nathalie de Han)
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Fable sur les multiples visages de la violence immanente, à la fois intimiste et démesurée, miroir parfait d’un siècle devenu fou, Violence est assurément l’œuvre la plus aboutie de Marie Brassard et sa compagnie Infrarouge. À l’Usine C, jusqu’au 20 mars https://usine-c.com/

Avec la reprise de Violence, brièvement présenté lors du dernier FTA, Marie Brassard souligne les 21 ans de sa compagnie Infrarouge et offre à ses aficionados une odyssée en des terres fantasmagoriques mais étrangement familières. Car, au fil de la représentation, le spectateur reconnaît avec délices des thèmes ou motifs croisés dans des productions antérieures de l’interprète, conceptrice et metteure en scène.

Avec le juste équilibre d’un bouquet d’Ikebana, flanquée d’une rondeur parfaite qui s’avance vers le public à jardin, une longue scène et noire coupe d’un haut trait droit l’espace scénique de l’Usine C. On devine, sous l’arrondi de la scène, un décor qui prendra vie plus tard. Un immense écran, subdivisé en trois parties, occupe l’arrière scène (Scénographie : Antonin Sorel). Côté jardin encore, l’ombre de Marie Brassard se détache sur l’immense rideau de velours qui couvre l’avant-mur de la salle et l’effet est splendide.

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Oubliez le terme multimédia, il semble dépassé si on l’accole au raffinement esthétique de cette production. Son univers est fait de pans de réalisme cinématographique (Images vidéos et projections en direct, Sabrina Ratté) et les technologies sonores employées mettent en valeur la grande théâtralité de ce seule-en scène (Conception sonore et musique en direct Alexander MacSween). Tant au niveau formel que technologique, Violence se révèle une réussite totale.

Les violences sont légions et nous en sommes victimes et complices. Marie Brassard évoque Gaza, Ground Zero, Fukushima, l’attaque au gaz sarin du métro de Tokyo, l’attentat au sabre de Québec, celui du Bataclan, le déclin de la forêt amazonienne, les délogés du monde entier. Le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur les couleurs vibrantes de l’Ukraine. Plus tard, visiblement émue, la metteure en scène en appellera au pouvoir de résistance de l’art en évoquant une petite fille ukrainienne entonnant la version ukrainienne de la chanson thème de La reine des neiges, Libérée, bien cachée au fond d’un abri – une vidéo visionnée dans le monde entier.

La metteure en scène offre ensuite au public Le temps des cerises, une ritournelle que le chansonnier, militant communard Jean-Baptiste Clément dédia à une ambulancière tuée à Paris pendant la Semaine sanglante et qui devint l’hymne de la Commune de Paris (1882) et depuis, le symbole de toutes les aspirations populaires.

Rituels japonais

C’est une phrase de sa filleule, un commentaire poétique à propos d’une photo dans un livre japonais, qui a amenée Marie Brassard à réfléchir sur la multiplicité des violences infligées aux tout petits alors qu’en grandissant, ils se font corriger en permanence. Pour mettre sa réflexion dans la balance et souligner l’intelligence de l’enfant, la metteure en scène a inventé Violence, un conte où le faisceau d’une lampe de poche se transforme en trou de lapin. Comme une Alice moderne, l’interprète et conceptrice y dévoile un réel fantasmagorique effrayant, courtepointe d’événements étranges, fantastiques, mystérieux – merveilleux, parfois aussi. Cet onirisme pourrait être du réalisme magique, revu par Infrarouge.

Du poisson cru presque vivant, les rives de la Mer du Japon, le personnage du renard, une porcelaine précieuse qui vole en éclat, de la danse contemporaine inspirée par le butô – l’influence de la culture nipponne est partout dans cette production. Sur les écrans, la danseuse et chorégraphe Miwa Okuno et la comédienne Kyoko Takenaka, qui avaient participé à la version japonaise de La fureur de ce que je pense (Tokyo -2017) évoluent dans des films en noir et blanc, en contraste avec les images d’animation, saturées de couleurs. Comme dans un rêve, les mondes se succèdent, se chevauchent et se télescopent. Dans le cerveau, les territoires n’ont pas de limites, glisse l’artiste.

Violence est une production touffue qui n’en finit pas de vous habiter, comme un rêve étrange et plein de sens dans lequel le dormeur souhaite retourner. Plongez dans le trou de lapin à la suite de Marie Brassard pour la plus inoubliable des aventures. À l’Usine C, jusqu’au 20 mars
https://usine-c.com/

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