Radu Lupu : Le mage du piano (1945 – 2022)

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Le pianiste roumain Radu Lupu est décédé le 17 avril 2022. Nous lui rendons hommage en reproduisant un portrait de couverture écrit par la regrettée Lucie Renaud, publié dans le numéro de décembre 2007 de La Scena Musicale.

Inclassable, inégalable, inoubliable, Radu Lupu ravit depuis plus de 40 ans les auditoires du monde entier par son jeu ancré à la fois dans les profondeurs de l’instrument et l’âme du compositeur, une sensibilité musicale exceptionnelle, une facilité déconcertante mais d’une grande discrétion, une intériorité toute en subtilité et un don certain pour peindre des paysages sonores. Ses qualités pianistiques et son aura d’artiste secret le maintiennent dans une classe à part. Comme s’enthousiasmait un critique londonien, « il a les pianissimi célestes d’un Richter, les fortissimi retentissants d’un Guilels et les accords mystérieux et magiques d’un Cherkassky ».

Mais si Lupu est l’un des géants du piano, il refuse toute publicité gratuite et décline systématiquement les entrevues depuis plus de 30 ans, considérant, peut-être avec raison, que ses mots ne pourraient rien révéler de plus que ce qu’il transmet, quelques soirs par année, à un public fervent. Quand on assiste à un récital de Lupu, on se glisse dans la salle presque sur la pointe des pieds, histoire de ne pas s’immiscer dans la transmission d’un nombre relativement restreint de chefs-d’œuvre du répertoire. « Le public vient à lui, il ne vient pas le chercher, il ne lui fait aucune concession », confirme Louise Forand-Samson, directrice artistique du Club musical de Québec, qui a convaincu son ami de longue date de s’arrêter une fois encore à Québec le 28 janvier prochain. (Le programme Schubert et Debussy sera repris deux jours plus tard à Montréal lors du concert-bénéfice de la Société Pro Musica.)

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La virtuosité n’est jamais une solution en soi pour Lupu et si son jeu brille, c’est d’un éclat soutenu, bien éloigné du miroitement de pacotille. « Il est intéressé uniquement par la musique et ne souhaite pas imposer sa personnalité ni aucune théorie. Il vous donne la musique exactement comme elle est », expliquait son ami Sir Colin Davis en 2002, quelques heures avant un concert de Lupu avec le London Symphony Orchestra au Barbican de Londres. À coups de récitals encensés, d’enregistrements mythiques (aucun nouvel enregistrement n’est paru depuis presque dix ans maintenant), d’une phrase musicale parfaitement ciselée après l’autre, il est surtout devenu « le pianiste des pianistes », celui que l’on révère, auquel on voue une admiration sans borne, qui inspire et déstabilise à la fois. Dans une émission radiodiffusée sur les ondes de la BBC, Mitsuko Uchida le qualifiait de « musicien le plus remarquable qu’elle ait jamais rencontré » tandis que Daniel Barenboïm (qui dirigeait l’orchestre lors du premier rendez-vous du pianiste avec le Cleveland Orchestra en 1972 et avec qui il a enregistré un disque de piano quatre-mains en 1998) évoquait son imagination auditive exceptionnelle et sa capacité à créer des textures orchestrales.

Sous ses doigts, Schubert séduit par la finesse avec laquelle il est chanté, avec retenue mais conviction. Le redoutable Harold C. Schoenberg, auteur de The Great Pianists, explique que Lupu « sait comment façonner une mélodie sans exagérer, et seuls les élus ont cette sorte de fluidité facile, inéluctable ». Le pianiste sculpte les phrases adroitement calibrées d’un concerto de Mozart avec une tendresse presque envoûtante. Edward W. Said, le critique musical de The Nation, après une interprétation du Concerto en do mineur, K. 491, le décrivait comme étant « certainement le plus exigeant et le plus discret des pianistes contemporains, un interprète dont les pianissimi, l’intelligence rythmique et, oui, les gammes, sont incroyables, mais dont la forte personnalité musicale s’exprime, comme celle d’Orphée, par litotes et avec un caractère réfléchi presque stoïque ». Il sait être à la fois poète discret et héros flamboyant dans Beethoven. Adrian Jack, de l’Independent de Londres, mentionnait qu’« il apporte à Beethoven, Schubert et Brahms profondeur et sérieux, un sens de l’infini, qui fait paraître les autres pianistes – même les plus doués – creux et inexpérimentés en comparaison ». Quand il aborde les derniers opus de Brahms, il ouvre les portes de l’au-delà et puise une lumière quasi surnaturelle en lui-même aussi bien qu’en l’auditeur. Alex Ross, le critique musical du New Yorker, parle de son enregistrement des Intermezzi opus 117 comme étant « l’un des plus beaux disques de piano jamais enregistrés ».


Radu Lupu est né le 30 novembre 1945 à Galati, en Roumanie. Il s’est mis à l’étude du piano à l’âge de six ans avec Lia Busuioseanu (professeur notamment de son compatriote Dinu Lipatti) et, à l’âge de douze ans, il faisait ses débuts dans un programme entièrement consacré à ses œuvres. Il a poursuivi ses études au Conservatoire de Bucarest avec Florica Muzicescu et Cella Delavrance, avant d’obtenir une bourse pour se perfectionner au Conservatoire de Moscou auprès du célèbre Heinrich Neuhaus – également professeur de Richter et de Guilels – puis de son fils Stanislav. Lupu n’a pu qu’être touché par certains principes pédagogiques, partagés par Neuhaus dans son Art du piano. En effet, pour Neuhaus, il est essentiel de « posséder intérieurement une sorte de musique », mais aussi « l’image esthétique » de l’œuvre, afin de pouvoir intégrer son sens, son contenu, sa poésie. L’oreille règne : elle entend, ordonne, pressent, oriente. En se fixant sur cette image esthétique, le pianiste saisira alors l’essence de l’œuvre, la technique devenant moyen plutôt que fin. Sa devise, « Tête froide et cœur brûlant », peut certes s’appliquer au jeu de Lupu, tout en ardeur contenue.

Maintenant dans la soixantaine, le pianiste ressemble à un poète timide, vaguement anarchiste, plutôt qu’à un virtuose explosif. Pourtant, il a su jadis convaincre trois jurys de concours importants de ses dons pianistiques exceptionnels. En 1966, il remportait le Concours Van Cliburn avec une interprétation fulgurante du flamboyant Deuxième Concerto de Prokofiev. « Je ne m’y attendais pas, confiait-il alors au New York Times. Les concours sont exaspérants. Je n’aime pas du tout la compétition. » Trois ans plus tard, il raflait coup sur coup le Concours international George Enescu et le Leeds, avant de faire volte-face et de se consacrer au répertoire austro-allemand, de Mozart à Brahms. « J’aurais souhaité pouvoir faire carrière uniquement en jouant des mouvements lents », a-t-il un jour confié à Louise Forand-Samson. C’est effectivement souvent là, dans les strates sonores les plus intimes, que Lupu, en maître des demi-teintes, atteint un paroxysme de sensibilité et plonge l’auditeur dans un état de spiritualité.

Derrière son refus de frayer avec les journalistes, une apparente austérité à l’instrument et une image d’ours mal léché – Lupu ne regarde jamais le public dans les yeux avant de se glisser sur son improbable chaise droite –, le pianiste roumain est toutefois loin d’être un reclus solitaire. Il habite en banlieue de Lausanne, avec sa femme Delia, violoniste à l’Orchestre de chambre de la ville. Louise Forand-Samson en parle comme d’un polyglotte à la culture immense, qui connaît la peinture, l’histoire, qui adore la lecture, le cinéma et le bridge. Qu’il vienne au Québec ou qu’ils se croisent en Europe, ils font toujours quelques manches de ce jeu, tout en concentration et en analyse. Lors de ses déplacements, le pianiste occupe d’ailleurs ses soirées d’hôtel solitaires à y jouer en ligne sur son ordinateur portable. Si sa conversation n’est pas toujours facile, il peut s’enflammer en un instant si le sujet l’accroche et entretenir alors une conversation passionnée. Homme généreux, il s’est engagé à de nombreuses reprises dans des causes qui lui étaient chères, notamment celle des enfants roumains. Son humour est particulièrement caustique et il sait même être loufoque à l’occasion. Louise Forand-Samson mentionne cette répétition générale lors de l’événement Pianissimo fortissimo, organisé au milieu des années 1970, alors que Radu Lupu était apparu sur scène hissé sur un diable de déménagement.

Au fil des ans, elle a développé une grande complicité avec le musicien. « Ses murs ne sont pas étroits, mais peu en ont la clé », avoue-t-elle néanmoins. Elle raconte notamment cette conversation où, après un concert, il lui avait demandé ce qu’elle en avait pensé. De façon évasive, elle avait jugé bon de répondre : « Il y avait beaucoup de bonnes choses ». Il avait balayé sa réponse du revers de la main. « Je ne veux pas connaître les bonnes choses, parle-moi des mauvaises », avait-il alors insisté de sa voix de basse. Après qu’elle eut avoué avoir trouvé son troisième mouvement du Concerto italien de Bach trop rapide, une discussion fougueuse s’était amorcée, dans laquelle Lupu affirmait jouer l’œuvre « exactement comme Bach l’avait souhaité ». Voyant qu’elle n’aurait pas le dernier mot, la directrice artistique s’était inclinée. Quelques jours plus tard, le téléphone la tirait du sommeil à deux heures du matin. De San Francisco, Lupu lui disait, de façon laconique : « Je l’ai joué plus lentement ce soir, j’espère que tu es contente ! »

Poète, sorcier, sourcier, Radu Lupu est certainement unique en son genre. Qui peut révéler de façon aussi éloquente le feu sous la braise en apparence paisible, la faille derrière la solidité d’un édifice musical, faire tempêter le piano et le faire soupirer l’instant suivant ? Pour résoudre l’énigme musicale, on serait tenté de citer Virgil Gheorghiu, célèbre compatriote du pianiste : « La poésie, comme la prière, est une échelle vers le ciel. » Rares sont les musiciens capables d’aussi beaux silences. 

[English Translation: Ron Rosenthall]

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