Bach et Buxtehude, 1705

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Parmi les événements marquants de l’époque baroque, on peut difficilement passer sous silence la rencontre qui a lieu à Lübeck en 1705 entre l’organiste Dietrich Buxtehude, alors au sommet de son art, et le jeune Bach. Rencontre entre deux génies, acte de transmission, voyage initiatique, tous les scénarios sont possibles et ils ont fait couler beaucoup plus d’encre dans les dernières décennies qu’à l’époque. En effet, il n’existe aucune source écrite nous renseignant sur la nature de cette rencontre, ce qui lui confère une aura mystérieuse et qui participe au mythe Bach.

Le musicologue français et spécialiste de Bach, Gilles Cantagrel, a publié il y a quinze ans un roman mêlant fiction et histoire et relatant la rencontre entre les deux musiciens. Habitué de la scène musicale québécoise, où il séjourne chaque année depuis trente-trois ans, Gilles Cantagrel viendra cette année dans le cadre du Festival Bach Montréal afin d’habiller le concert de l’organiste Vincent Boucher de lectures et de mises en contexte des pièces, sur le thème de cette rencontre entre Bach et Buxtehude.

Ayant à son actif plus de 25 ouvrages sur Bach et l’époque baroque, Cantagrel allie une rigueur musicologique et une compréhension profonde de la musique des grands maîtres pour imaginer la rencontre la plus vraisemblable possible : « Je pense que Bach avait prévu son coup. Il est arrivé au moment des répétitions des grands oratorios, en décembre 1705, pour la mort de l’empereur et l’élection du nouveau. C’était le meilleur moment. » Au cours de ce voyage à pied d’une douzaine de jours, le Bach de Cantagrel, qui n’a pas d’argent, séjourne chez des connaissances et amis jusqu’à Lübeck, où Buxtehude a été prévenu de son arrivée. « Il se présente à Buxtehude, un homme âgé, qui a un énorme travail de préparation à faire pour les deux grands oratorios avec des musiciens venus de toute la région. Il aurait bien besoin d’un assistant, et il doit être impressionné par le génie précoce de Bach. Il va l’héberger chez lui et il va y avoir une relation de maître à élève, d’homme à homme, de génie à génie. Buxtehude comprend qu’il est face au grand musicien des années à venir. Je suis persuadé que c’est aussi simple que ça. »

Trésor de l’art et de l’histoire, l’horloge astronomique de Lübeck, construite entre 1561 et 1566, a été détruite par les bombardements de 1942.

Autour de cette rencontre entre deux génies, l’un naissant et l’autre au faîte de sa carrière, gravitent les éléments clés du baroque musical allemand, à commencer par l’orgue, noyau instrumental de la vie musicale et spirituelle de l’époque et l’objet de toutes les attentions. Aussi, l’ouvrage s’attarde sur « la relation, par exemple, entre le timbre d’un tuyau et le rapport de son diamètre à sa hauteur. Sur l’harmonie propre à chaque jeu, du grave à l’aigu, et la cohérence de chacun avec les autres jeux et les propriétés sonores de l’édifice. […] Sur les bois employés et leur provenance, sur la nature des alliages de plomb et d’étain utilisés pour la fabrication des tuyaux, leur rôle dans la malléabilité du métal et le rendu sonore. » Au savoir-faire du facteur d’orgues et de l’organier s’adjoint la mission spirituelle de l’organiste : « À son banc d’orgue, l’organiste est placé dans l’église entre ciel et terre, entre Dieu et les hommes, en situation de médiateur, comme le prédicateur en sa chaire. Du haut de sa tribune, il soutient et soulève le chant de l’assemblée, il vient en quelque sorte récolter la moisson de la prière des hommes pour la porter en offrande vers le ciel, au pied du trône de Dieu. »

Les personnages de ce récit ont tous existé. On y retrouve entre autres les facteurs Arp Schnitger et Johann Friedrich Wender, les organistes Johann Adam Reinken et Jacob Praetorius, l’organier Joachim Richborn ou encore le peintre de l’église Sainte-Marie, Anton Wortmann. Quant aux ouvrages, partitions et traités dont il est question, il est probable qu’ils se trouvaient dans la bibliothèque de Buxtehude, ce qui confère à cette histoire un taux de vraisemblance assez élevé pour en apprécier sans scrupules le contenu très détaillé. Comme fil rouge du récit, Cantagrel fait revivre la fresque de la danse macabre par Bernt Notke ainsi que l’horloge astronomique de l’église, toutes deux détruites par les bombardements durant la Seconde Guerre mondiale, et ces évocations sont des trames de réflexion sur les grands thèmes du baroque, la vanité, la mort, le temps, les nombres ou l’astronomie, émaillant l’ouvrage de considérations spirituelles et musicales pertinentes.

Photographie de la Danse Macabre de Lübeck, fresque réalisée par Bernt Notke au milieu du XVe siècle. Elle n’a pas survécu aux bombardements de 1942.

La rencontre de Lübeck dresse un portrait passionné et humain de la rencontre entre Bach et Buxtehude, acte de transmission de nature paternelle d’un savoir technique et spirituel que Bach n’oubliera pas lorsqu’il atteindra à son tour l’âge de raison, comme l’a remarqué Cantagrel : « Dans la 30e Variation Goldberg, il y a deux chansons populaires qui se superposent à la basse. L’une de ces deux chansons a servi à des variations de Buxtehude quarante ans plus tôt dans la même tonalité de sol majeur, dans la même mesure à 3 temps. Une fois âgé, Bach rend hommage à cet homme qu’il a rencontré dans sa jeunesse. Je trouve ça très émouvant. » Il ne reste plus qu’à se rendre à l’oratoire Saint-Joseph à l’occasion de la rencontre entre Vincent Boucher et Gilles Cantagrel, afin de revivre ce moment édifiant qui, après plus de 300 ans, continue de nous émouvoir et de nous faire rêver.

Le Festival Bach Montréal présente Bach et Buxtehude : la rencontre à Lübeck, oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, 2 décembre à 15 h 30.
www.festivalbachmontreal.com

Le livre de Gilles Cantagrel, La rencontre de Lübeck. Bach et Buxtehude, paru en 2003 chez Desclée de Brouwer, est disponible en librairie.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra, revue québécoise d'art lyrique). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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