Anne Azéma, le goût de la musique médiévale

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En trente ans de carrière, la soprano Anne Azéma a été l’un des visages les plus significatifs de la musique médiévale. Directrice artistique du Boston Camerata, la chanteuse et musicologue poursuit avec passion et rigueur sa mission de promotion de la musique médiévale.

Samedi 13 octobre. Dans l’intimité de l’église Westmount Park United, Anne Azéma partage avec le public un moment privilégié. Seule, elle chante les histoires d’un temps passé qui vibre en nous comme l’écho d’une émotion universelle renouvelée. La dolce chose nous plonge dans les chansons médiévales entre 1200 et 1400, mettant l’accent sur des figures féminines : « On retrouve les thèmes habituels de la monodie séculière médiévale, à savoir l’amour dans toutes ses facettes : le rêve merveilleux des trouvères, les expériences dans les jardins mythiques avec des oiseaux persifleurs et des amants bienveillants, mais aussi l’amour plus dramatique, tragique, le désir qui se tend vers des choses qui ne pourront jamais s’épanouir. » Pourtant, ce qui ressemble à un rêve nous touche au plus profond de nous-mêmes. Nous ressentons avec une force millénaire cette solitude ou ce destin tragique qu’une voix fait resurgir. C’est peut-être cette force qui a poussé Anne Azéma à se consacrer au répertoire de musique ancienne.

Photo : Éric Brissaud

« J’ai découvert la musique dans un milieu d’amateurs éclairés et dans un cadre où celle-ci était encore fonctionnelle. En Alsace, il y avait des cantates tous les dimanches à l’église, les orgues et les chorales étaient bien vivantes. » Anne Azéma grandit en chantant Bach, Schein ou Schütz, tout en cultivant un attrait pour la littérature du Moyen-Âge, Chrétien de Troyes ou Marie de France. « Après le lycée, quand j’ai découvert qu’il y avait des musiques rattachées à ces textes, je ne m’en suis jamais départie. Cela a été une vague profonde qui me porte depuis. » Cette vague l’a amenée à enregistrer un vaste pan du répertoire médiéval dans les plus prestigieuses maisons de disque ; Harmonia Mundi, Erato, Calliope, Atma ou Warner.

L’interprétation du répertoire médiéval pose son lot d’interrogations, en premier lieu parce qu’il est très diversifié selon l’époque, le lieu et le contexte social. Ensuite, en absence de traités codifiant la technique vocale, le chanteur est face à un univers où « tout est affaire de goût » : « Ce qui est important à mon sens, c’est de faire vivre le mot, la structure poétique et son rapport avec la structure musicale. La compréhension de l’auditeur est également primordiale. » Une fois entré dans cet univers fascinant, on peut en goûter toute la subtilité et l’actualité : « C’est un répertoire généreux et très exigeant pour un interprète, autant que Schubert et Goethe. C’est l’enfance et le noyau de ce qui a produit les répertoires suivants. » Malgré cette magie des origines, la scène médiévale reste très marginale, ce qu’Anne Azéma s’explique par plusieurs raisons. La première est d’ordre historique : « Dans les années 1970 et 80, il fallait nettoyer le tableau, enlever les couches de vernis et retrouver des couleurs plus proches et une image plus complète de ce que la musique baroque avait pu être. On a amené une nouvelle vision de la musique en général (de la musique baroque, classique et romantique) et non spécifique à chaque époque, et on s’est peut-être trompé de conversation. Celle-ci était nécessaire mais insuffisante. » À cela s’ajoute une raison d’ordre esthétique : « Nos sociétés aiment la chose écrite, fixée, la pensée claire du compositeur. Dans le répertoire médiéval, cette notion n’existe pas. » Enfin, de manière plus générale, « la musique classique et la culture sont assaillies dans nos sociétés. L’éducation a changé et la musique est laissée pour compte. Nous en payerons le coût plus tard ».

Depuis dix ans, Anne Azéma est directrice musicale du Boston Camerata. Elle y poursuit quatre grands volets : la musique des époques mediévale et renaissante, la musique américaine entre 1790 et 1860 qui reste largement méconnue, la mise en scène comme en témoigne le nouveau projet du Jeu de Daniel, drame en latin du XIIe siècle, et l’interaction avec des musiques extra-européennes pour une compréhension mutuelle des cultures musicales. Si elle voyage souvent en Europe pour des concerts ou conférences, sa présence au Québec est plus rare. En 64 ans d’existence, le Boston Camerata — qui revient d’un concert à la Philharmonie de Paris — n’est venu qu’une fois à Montréal, en 2017. Anne Azéma a néanmoins, par le passé, collaboré avec Les Idées Heureuses et Constantinople et elle a illuminé cette année les Journées médiévales organisées à Montréal, Québec et Lévis. On espère la voir plus souvent sous nos latitudes, peut-être dans le cadre du Jeu de Daniel, et on lui souhaite de continuer de semer sur son chemin les éclats de cette lumière médiévale qui nous permet de tisser un lien essentiel avec nos origines.

www.bostoncamerata.org

La musique médiévale au Québec

Si la scène médiévale québécoise reste très marginale, elle continue de vivre et de rassembler un public. Parmi les formations actives, on peut citer l’Ensemble Scholastica fondé en 2008 par la musicologue Pascale Duhamel et dirigé aujourd’hui par la chanteuse et spécialiste du Moyen Âge Rebecca Bain. Il se consacre à l’interprétation du chant liturgique médiéval monophonique et polyphonique. Les Reverdies de Montréal ont pour mission de promouvoir la musique médiévale. L’ensemble organise chaque année les Journées médiévales, rassemblant concerts, conférences, ateliers et même un banquet ! Parmi les ensembles qui font des incursions dans le Moyen-Âge, on peut citer entre autres La Nef, Constantinople, Les Productions Strada, La Mandragore. Enfin, plusieurs ensembles amateurs, dont J’ay pris amours à Québec, participent à la vitalité de cette scène.

www.ensemblescholastica.ca

www.reverdiesmontreal.org

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra, revue québécoise d'art lyrique). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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