Kent Nagano : « C’est grâce à ce que nous avons fait ensemble »

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«C’est probablement la quarantaine la plus confortable que j’ai vécue », déclare Kent Nagano, rencontré sur Zoom depuis un lieu non identifié sur l’île de Montréal. Et la quarantaine la plus stricte aussi.

Voyageur international même à l’ère COVID, le chef américain a suivi les directives en France, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis. À ce chapitre, le Canada est le plus sévère. Les autorités fédérales appellent tous les jours.

« Nous ne sommes pas autorisés à quitter la pièce, dit-il, parlant de sa femme, la pianiste Mari Kodama, et lui. C’est très strict, et c’est bien ainsi. »

La semaine prochaine, par contre, Nagano sera libéré de son confinement à deux pour sa première visite en tant que chef émérite de l’orchestre dont il a été directeur musical de 2006 à août dernier.

Il y aura trois webdiffusions depuis la Maison symphonique les 9, 16 et 23 mars. Beethoven, Haydn, Hindemith, Mozart, Poulenc, Schubert et Stravinsky sont au programme.

« C’était une surprise, déclare Nagano à propos de la nomination, annoncée jeudi matin. Et j’ai été profondément ému. Un tel honneur ne vient pas très souvent. »

En fait… peut-être deux fois par siècle.

Nagano rejoint Wilfrid Pelletier (1896-1982) et Zubin Mehta (né en 1936) dans la liste des chefs émérites de l’OSM.

Le titre honorifique est sujet à interprétation. Il n’y a pas d’engagement écrit sur la régularité et la fréquence attendues des visites du chef.

Mais en reliant l’annonce à une série de webdiffusions, l’orchestre laisse envisager que Nagano sera un chef émérite relativement actif.

« Tout le monde aimerait que la relation se poursuive et se développe », dit le maestro incorrigiblement diplomate.

«Émérite» implique un bilan remarquable de réalisations. Il ne fait aucun doute que Nagano a réussi à raviver et à maintenir l’intérêt du public pour l’OSM, qui était en quelque sorte au marasme après la démission de Charles Dutoit en 2002.

« Ce n’est pas à cause de Kent Nagano, soutient le chef d’orchestre de 69 ans à propos de ce que son mandat à Montréal aura laissé dans les mémoires. C’est à cause de ce que nous avons fait ensemble. Et je le pense vraiment.

« L’orchestre s’est réuni, l’administration, le comité de direction, le gouvernement du Québec, la communauté… Nous nous sommes tous réunis et nous nous sommes tous entendus sur la direction à prendre. Cela n’arrive pas tous les jours. C’est une énorme réussite. »

Nagano a occupé d’autres postes au cours de ses années à l’OSM, notamment le poste de directeur musical général de l’Opéra d’État de Bavière à Munich, puis, à partir de 2015, un poste parallèle dans une autre grande maison allemande, l’Opéra d’État de Hambourg. Son contrat là-bas se poursuit jusqu’en 2025.  

Nagano a également une association stable – chef d’orchestre honoraire est son titre officiel – avec l’ensemble de musique ancienne de Cologne Concerto Köln. Le projet de présenter L’Anneau de Wagner sur des instruments d’époque est en suspens, il n’y a aucun moyen de savoir pour le moment si une tournée la saison prochaine sera possible. Une possibilité est de redémarrer le projet avec une réduction du 19e siècle.

Bien sûr, la pandémie a fait des ravages dans le monde de la musique. Les concerts devant public ont pratiquement disparu. Dans une proportion inverse, le recours à Internet a augmenté. L’option virtuelle est-elle une bonne ou une mauvaise chose?

« Il y a beaucoup de discussions − c’est devenu un sujet politique − sur l’utilisation d’Internet en arts, affirme Nagano. Le débat se poursuit encore et encore.

«Dans des moments comme celui-ci, il est bon de revenir en arrière. Si on regarde en arrière, on constate que les avancées de la technologie sont presque toujours liées à d’énormes progrès dans les arts.

«Je pense à la grande révolution industrielle du 19e siècle et à ce qui est arrivé au piano. Il a subi des changements d’année en année, il est devenu plus gros, plus fort, plus puissant.

«Pensons à Beethoven et au concerto. La différence entre le « Nullte » (le plus ancien et non canonique Concerto pour piano WoO 4 de 1784) et « l’Empereur » est incroyable. Et vous ne pouvez pas abstraire cette différence de ce qui arrivait à l’instrument.

« Certaines personnes qualifient ce qui se passe actuellement de révolution technologique. Nous n’avons qu’à regarder les premières utilisations d’Internet pour diffuser des concerts, il y a à peine un an… C’était assez primitif. Si on regarde les choses de manière objective, beaucoup de ces représentations en ligne ont été compromises par des problèmes de qualité. Maintenant, ce que nous voyons est beaucoup plus raffiné.

« Nous reconnaissons tous que la communication est essentielle. Et lorsqu’il n’est pas possible de le faire directement − et il est pour l’instant interdit de communiquer directement − il faut trouver d’autres moyens. Internet est un outil qui s’est développé durant la dernière année d’une manière que nous n’aurions pas pu imaginer.

« Alors je pense que la question n’est pas de savoir si Internet est bon ou mauvais. C’est ce que nous en faisons, comment nous réalisons le potentiel d’Internet et comment Internet, en tant qu’outil technologique, se développe. »

Comment la pandémie l’a-t-elle affecté personnellement? « C’est une expérience complexe et mondiale, dit-il, avant de poursuivre : tout le monde que je connais a été touché personnellement par une tragédie. »

« [Mais] nous avons tous eu droit à de longues périodes de confinement, à un calme imposé et au temps suspendu.

Nos horaires chargés nous ont été dérobés. Ainsi que la capacité de contrôler exactement ce que nous allions faire dans le monde structuré qui nous entoure, pour le jour, le mois et les années à venir. Tout cela nous a été enlevé.

« À la place, le besoin d’être patient s’est imposé (ce qui est positif) et le besoin de savoir exactement quoi faire de ce moment de silence, de ce moment de calme. De nombreux amis ont vécu des moments stressants en essayant de gérer cela.

« Pour moi, en tant qu’artiste, cela a été un immense cadeau. Un cadeau inattendu et merveilleux. Avoir un temps illimité, aller beaucoup plus loin dans l’étude, la réflexion, la conception et l’imagination, sans être interrompu. Avoir plus de temps pour pratiquer, plus de temps pour se préparer, plus de temps pour nourrir l’esprit.

« La blague que je raconte souvent à tout le monde, c’est que lorsque je suis entré en confinement, j’avais une montagne de livres qui dormaient sur mon piano. Ce n’est maintenant plus qu’un petit tas. Je suis passé au travers de tous ces livres et partitions auxquels je m’étais promis de m’attaquer un jour.

« Habituellement, lorsque votre journée s’étend de 6 h 30 du matin à minuit, sept jours sur sept, oui, vous avez toujours le temps d’étudier.Mais avoir le luxe de pouvoir plonger profondément dans les sujets, de pratiquer un passage pendant plusieurs heures plutôt qu’une seule − je n’ai pas eu cette chance depuis l’époque du conservatoire.C’est un luxe. »

Il restait du temps pour une autre question.

Nagano a-t-il emporté son chandail des Canadiens de Montréal avec lui à sa résidence de Paris ou l’a-t-il laissé à son successeur à la direction musicale de l’OSM, Rafael Payare ?

« J’en ai trois ! » clarifie le maestro. Ils sont tous disposés bien en vue. Je pensais que vous alliez me demander quelle était ma plus grande déception pendant mon séjour à Montréal. Je peux seulement dire que ma plus grande déception est de ne pas avoir vu la Coupe Stanley rentrer à Montréal. J’attends encore. »                                                                                        

Pour plus d’information sur les websiffusions de l’OSM, allez au www.osm.ca

Traduction par Andréanne Venne

 

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A propos de l'auteur

Arthur Kaptainis has been a classical music critic since 1986. His articles have appeared in Classical Voice North America and La Scena Musicale as well as Musical Toronto. Arthur holds an MA in musicology from the University of Toronto. Since 2019, Arthur is co-editor of La Scena Musicale.

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