alcides lanza: 90e anniversaire d’un pionnier

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Feuillet de Marathon II de lanza

Vous aurez peut-être remarqué l’omission des majuscules dans son nom. Cette licence orthographique lui fut inspirée, dit-il, par la découverte quand il était très jeune, de la poésie d’e. e. cummings, connu pour faire fi des conventions d’écriture formelle. Certains imprimés du Bauhaus l’ont encouragé de la même façon. À ces influences s’est ajoutée une motivation d’ordre plus pragmatique : « Je me suis dit un jour, à l’époque où tout le monde écrivait sur des machines à écrire, que si on n’employait plus que des minuscules, les machines à écrire seraient plus petites, plus légères, et qu’il en résulterait une économie du métal utilisé dans la fabrication. » Et dernier argument de cette judicieuse suite d’idées, alcides lanza se prononce toujours de la même manière avec ou sans majuscules.Un

Au cours de sa longue carrière, pour laquelle il a été nommé Officier de l’Ordre du Canada l’an dernier, la Société de musique contemporaine du Québec a mis sa musique au programme à quatre reprises incluant la première, en 1975, par le duo de pianistes Pierrette Lepage-Bruce Mather, de sa composition plectros IV, œuvre pour deux pianos, jouet robotisé et bande magnétique, commandée par la SMCQ.

Un concert d’anniversaire

image: Geneviève Bigué

Dans le cadre de la série hommage à Katia Makdissi-Warren, la SMCQ devait célébrer le 90e anniversaire du compositeur d’avant-garde, chef, pianiste et enseignant avec un concert, prévu pour le 2 mai dernier, devant mettre à l’honneur les sonorités chaleureuses de l’Amérique du Sud avec trois œuvres du compositeur, arghanum V [1990- I], sensors IV [1983-V] et Piano Concerto [1993-I] et, en ouverture, Parade de Katia Makdissi-Warren.

Puis la crise coronavirale a frappé.

En sûreté chez lui avec sa femme, la chanteuse et actrice Meg Sheppard (également interprète de lanza), il nous explique ce qui a motivé le choix des œuvres prévues pour le concert en son honneur : « Il y a quelques années, l’accordéoniste Joseph Petric a proposé à la SMCQ de jouer ma composition arghanum V. Puis, [Walter] Boudreau a décidé d’ajouter deux autres œuvres pour célébrer mon 90e. Bien sûr, nous sommes demeurés en étroite collaboration au sujet du choix du répertoire et des interprètes. Il a eu l’idée de choisir des pièces à forte composante électronique vu l’importance dans ma musique des médias mixtes. » On peut selon lui voir un lien entre l’intérêt de Makdissi-Warren pour la musique du monde et l’utilisation qu’il fait dans plusieurs de ses œuvres de partitions de tango, comme dans arghanum V.

Évolution musicale et influences

Classe au CLAEM, Di Tella [Dallapiccola, au centre; lanza, à gauche]. Courtoisie d’alcides lanza

Cet attachement aux musiques des Amériques, le compositeur originaire d’Argentine l’a hérité de l’époque où il étudiait au CLAEM [Centro Latinoamericano de Altos Estudios Musicales] de Buenos Aires. C’est à cette époque qu’il a choisi la direction pan-américaine de sa musique. Alors qu’il organisait des concerts avec ses compatriotes Armando Krieger et Gerardo Gandini, des camarades d’ailleurs en Amérique latine leur ont reproché de ne pas jouer la musique de leurs pays. « Ce fut une véritable leçon. À partir de ce moment, j’ai changé mes programmes afin qu’ils reflètent mon dévouement à la promotion de la musique des trois Amériques : l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et l’Amérique du Nord. »

Oeuvre chorale de lanza pour sensors IV

Son intérêt pour les musiques de différentes cultures englobe par extension les différentes langues. Comme il le souligne, « nous vivons dans une société multilingue (Montréal en est l’exemple parfait) et il est donc naturel pour moi d’avoir créé ou choisi des textes partiellement ou intégralement en espagnol, en anglais, en français, en portugais, en italien et… en langues imaginaires, inventées ». Ce dernier point devait être illustré par sa pièce sensors IV, pour chœur et bande magnétique, que la SMCQ avait également incluse dans le programme du concert anniversaire, reporté à une date ultérieure qui reste à déterminer.

Influencé par des compositeurs tels que John Cage et Earle Brown, notamment en ce qui a trait à l’aspect visuel de leurs partitions, lanza fait part de ce qui caractérise, selon lui, son approche musicale. « Mon intérêt est dans l’emploi des superpositions de sons et de glissandos, avec une touche de musique atonale, de complexité et de musique visuelle. Certaines de mes œuvres traitent de réalités humaines comme un mundo imaginario, ou de phénomènes sociaux, humains ou historiques, comme dans ekphonesis IV inspirée de Guernica) et vôo (à propos du premier voyage de Christophe Colomb, vu selon trois perspectives différentes).

Dernière page de vôo

“Mon langage musical résulte aussi de certaines décisions que j’ai prises vers 1967 : ne pas écrire de musique tonale ou à douze tons; ne pas utiliser de rythmes dans les mesures 4/4, 6/8 et autres, et ne pas écrire de quatuors à cordes ou de sonates (car à mon avis, les ‘’meilleurs’’ quatuors à cordes ou sonates ont déjà été écrits). Je sentais que je n’avais rien à ajouter dans ce domaine musical. »

Amérique du Nord, poursuite de l’exploration

En 1965, lanza part étudier à New York, au Columbia-Princeton Electronic Music Center, où il étudiera avec Vladimir Ussachevsky, qui deviendra son mentor. C’est à cette époque qu’il pousse plus avant son exploration de la musique électronique : « J’ai toujours été intéressé par la modification des sons, espérant arriver à ‘’plus’’ que ce que la notation traditionnelle sur papier pouvait offrir. D’où mon intérêt pour la musique visuelle, l’improvisation, les bruits et les bandes magnétiques. J’utilisais déjà ces outils avant le CLAEM. J’ai toujours demandé à mes professeurs de piano s’il y avait d’autres sons ‘’entre’’ une note du clavier et sa voisine et ils n’avaient pas de réponse à m’offrir. En revanche, en expérimentant avec des bandes magnétiques, des changements de vitesse et des filtres, j’ai commencé à trouver des réponses. Chaque note sur le piano est riche en harmoniques – tout un univers de sonorités au bout des doigts ! »

En octobre 1970, après son succès au Festival of the Americas and Spain III à Madrid, où il dirigeait l’Ensemble ALEA dans un très ambitieux programme comprenant des œuvres de compositeurs d’Amérique latine (comme Edgar Valcárcel, Alfredo del Mónaco et Gilberto Mendes) et l’Atlas Eclipticalis de John Cage, le compositeur montréalais Bruce Mather lui recommanda de poser sa candidature à un poste en enseignement de la composition et de la musique électronique offert à la faculté de musique de McGill. Il obtint le poste et c’est ainsi que débuta l’aventure montréalaise d’alcides lanza.

Il a été le directeur du Studio électronique de musique de McGill de 1974 à 2004 (dont il est maintenant l’administrateur émérite) et y a fondé, en collaboration avec les compositeurs étudiants John Oliver et Claude Schryer, le groupe indépendant GEMS [Groupe of Electronic Music Studio] dédié à la promotion de la musique électronique et des médias mixtes : « [Le groupe] a organisé plusieurs concerts chaque saison sur une période de vingt ans. GEMS a enregistré un microsillon et plusieurs albums, documentant ainsi un répertoire canadien très important qui n’aurait pas été conservé autrement. »

L’héritage des grands

Maintenant à la retraite, lanza s’affaire à compiler et à réviser ses articles, analyses, compositions et autres ouvrages. Il joue bien sûr encore du piano à la maison pour son plaisir et se considère chanceux (même s’il explore et écoute encore le répertoire contemporain) d’avoir pu jouer les grands compositeurs qui ont pavé la voie à l’exploration des sons, des rythmes et des harmonies.

« Quel monde merveilleux de sons, d’exploration rythmique et harmonique, combien d’histoires racontées par leurs œuvres ! Je me considère chanceux d’avoir pu jouer ces œuvres pour piano en concert et maintenant à la maison. »

« D’ailleurs, quand je pense que Bach devait gagner assez pour subvenir aux besoins de ses plus de vingt enfants, que Mozart n’a jamais obtenu de poste rémunéré ni de nomination avant de mourir si jeune, que Beethoven a été totalement sourd pendant la majeure partie de sa vie et que Schumann a souffert de démence pendant la dernière décennie de sa vie… là encore, je me dis, quel héritage ! »

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