Cirque Éloize : 25 ans de créativité

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Pour souligner dignement son 25e anniversaire, le Cirque Éloize présente Hôtel, sa 15e création originale, coproduite avec la Place des Arts et la TOHU. Retour sur un parcours exemplaire avec Jeannot Painchaud, directeur artistique et membre fondateur de la célèbre compagnie montréalaise de cirque contemporain.

Savez-vous que Jeannot Painchaud, le grand manitou du Cirque Éloize, a croisé la magie du cirque par hasard ? Né à Montréal mais élevé aux Îles de la Madeleine, le tout jeune homme se rend à Gaspé pour y admirer les grands voiliers en 1984. Au détour d’une rue, il aperçoit des clowns juchés sur des échasses : c’est la première parade qu’organise le Cirque du Soleil et il a le coup de foudre. Deux mois plus tard, l’aventurier en herbe s’inscrit à l’École nationale de cirque de Montréal et, d’un coup de monocycle, se met en piste pour toute une vie. À l’École, il rencontre Daniel Cyr, un autre Madelinot, lui aussi adepte de monocycle, et puis d’autres encore. « C’était une année exceptionnelle et cela ne s’est jamais reproduit : sur quarante élèves en provenance du monde entier, nous étions sept jeunes issus des Îles de la Madeleine, des rêves de saltimbanque plein les yeux… »

Comme une fulguration

En Acadie et aux Îles de la Madeleine, éloize est un joli mot qui signifie éclair de chaleur ou encore fulguration et qui évoque ces orages trop lointains pour qu’on entende le tonnerre gronder. Le nom de la compagnie de Jeannot Painchaud rend grâce aux Îles, puisqu’elles ont si bien veillé sur la destinée des membres fondateurs. C’est en effet en l’honneur du 10e anniversaire de la radio communautaire des Îles que nos Madelinots, encore étudiants à Montréal, concoctent leur premier spectacle. L’idée du Cirque Éloize naît dès 1991. Janvier 1992 voit la création du numéro Le trio des îles avec Jeannot Chiasson, Alain Boudreau et Damien Boudreau de même que celui de Jeannot Painchaud en vélo acrobatique. Les deux numéros remportent respectivement les médailles d’argent et de bronze au Festival mondial du cirque de demain, à Paris. Jeannot Painchaud, Daniel Cyr et Claudette Morin enregistreront le nom de la compagnie en 1993.

Trois versions de Cirque Éloize, le spectacle éponyme fondateur de la compagnie, sont créées entre 1991 et 1994. Imaginées pour être jouées sur une scène frontale plutôt que sur une piste traditionnelle de cirque, les deux premières résultent d’un travail collectif, qui implique tous les artistes dans le processus, sous la direction de Jeannot Painchaud. Le désir et la curiosité de travailler avec les autres formes d’art sont déjà notables : Catherine Archambault signe la mise en scène et les chorégraphies sont déjà bien présentes dans le travail du groupe, tout comme le désir de décloisonnement des frontières, qu’elles soient physiques, comme dans le cas de la proximité avec le public, ou plus subtiles, comme ce qui concerne la pluridisciplinarité des artistes. Mise en scène par Pierre Boileau, la troisième version du spectacle entraîne la troupe vers sa première véritable percée sur le marché américain. Trois semaines de représentations suivent l’inauguration du New Victory Theater de Broadway et c’est le triomphe. L’aventure internationale du Cirque Éloize est lancée.

L’apprentissage du métier d’entrepreneur

« Depuis, le Cirque Éloize a présenté plus de 5000 représentations dans plus de 550 villes et 50 pays. iD, Cirkopolis et Saloon… La compagnie a conquis plus de trois millions de spectateurs », souligne fièrement le directeur artistique. Rejoint dans un aéroport, entre deux avions, Jeannot Painchaud est attentif et répond avec générosité. L’ancien jongleur a quelque chose de fervent et d’immensément sympathique dans la voix; on sent bien que l’aventure du Cirque Éloize lui tient aussi fort aux tripes qu’il y a 25 ans. Il acquiesce : sa passion est intacte, il dirige encore toutes les productions de la compagnie et veille à y intégrer du théâtre et de la danse contemporaine, toujours dans le but de repousser plus loin les limites du cirque actuel.

Mais Jeannot Painchaud s’est aussi découvert une vraie passion pour l’entrepreneuriat. « Les 25 premières années, j’ai fait l’apprentissage du métier d’artiste et pour les 25 suivantes, je m’attelle à l’apprentissage du métier d’entrepreneur – je veux consolider les acquis du Cirque Éloize et ceux de sa communauté. » Le savoir-faire de l’organisation, l’art de créer un milieu de vie harmonieux… L’artiste se passionne pour les nouvelles formes de gouvernance : « Comment créer le bonheur au travail et faire que la passion soit partagée par un plus grand nombre, à tous les paliers ? Je découvre une nouvelle forme d’art : l’art de faire collaborer les gens ensemble et dans la joie. »

Avec Hôtel, quinze spectacles originaux composent maintenant le répertoire de la compagnie dont le volet corporatif n’est pas à négliger (une seizième création originale, basée sur l’œuvre de Serge Fiori avec la collaboration musicale de Louis-Jean Cormier vient d’être annoncée) – l’événementiel représente un quart des activités totales. Plus de 1600 événements conçus sur mesure et réalisés dans le monde entier et dans des contextes variés. Le Cirque Éloize crée en effet des concepts et événements adaptés aux exigences de clients privés ou gouvernementaux, dans les salles de son siège social établi dans l’ancienne gare Dalhousie, un bâtiment historique où l’École nationale de cirque de Montréal était installée de 1989 à 2003 et où les fondateurs de la compagnie ont d’ailleurs étudié.

Des exemples ? Le Cirque Éloize a collaboré à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques d’hiver de Turin, en 2006. En 2012, c’est le célèbre horloger Jaeger-LeCoultre qui sollicite la compagnie pour l’inauguration de sa somptueuse boutique de la place Vendôme, à Paris. Pendant l’été 2017, le spectacle exclusif l’Heure bleue est assurément le moment fort des festivités du 375e anniversaire de Montréal tandis que l’hiver dernier, le Cirque Éloize présentait Cirkopolis en Arabie saoudite, permettant à des femmes de jouer devant une salle de spectateurs des deux sexes, une grande première dans le pays. Que de réalisations depuis que Daniel Cyr a inventé la roue Cyr et l’a popularisée en remportant la médaille d’argent au Festival mondial du cirque de demain en 2003. Devenue une discipline à part entière, la roue Cyr est depuis présente dans la majorité des créations du Cirque Éloize et son utilisation est désormais enseignée dans plusieurs écoles professionnelles.

Pour mener à bien tous ces projets, il faut mobiliser les forces vives autour de valeurs rassembleuses. Comment mobiliser, comment convaincre ? Dans cet objectif, Jeannot Painchaud expérimente et teste chaque rouage de sa compagnie. « De la logistique du transport à la finesse d’interprétation, en passant par la chaîne de la communication… chaque détail s’additionne – tout est important ! » Le Cirque Éloize compte maintenant quarante personnes à son siège social pendant que trois troupes sont sur la route : « Au groupe de permanents peuvent s’ajouter deux cents personnes en surnuméraires, selon les projets ».

La Fondation du Cirque Éloize

Une des fiertés de Jeannot Painchaud est sans conteste la Fondation du Cirque Éloize (2005) et ses réalisations. La mission est triple : en plus de contribuer au développement des arts de la scène, elle vise à favoriser la réinsertion sociale des jeunes en difficulté et les encourage à poursuivre des études spécialisées ou supérieures. Il évoque le premier projet qui a bénéficié des dons de la fondation, Artcirq, un projet de Guillaume Saladin : « ArtCirq est un organisme basé à Igloolik, qui met la passion du cirque au service des communautés inuites pour contrer le suicide chez les jeunes; il mêle musique, arts du cirque et pratiques traditionnelles et nous l’encourageons depuis le début. » Un succès, puisque la compagnie Artcirq s’est rendue jusqu’à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Vancouver et même jusqu’aux fêtes du jubilé de la reine Elizabeth II, au château de Windsor !

Mention spéciale à l’École de cirque des Îles, avec ses ateliers de formation en cirque pour contrer le décrochage scolaire. Et à l’Unité sans Violence, qui offre des ateliers de cirque à des jeunes qui se sont engagés à contrer l’intimidation et la violence en milieu scolaire. Jeannot Painchaud continue sur sa lancée, il veut parler de tout ce qui lui tient à cœur : « Il y a aussi la Fondation Madeli-Aide, qui distribue des bourses d’études supérieures spécialisées aux étudiants qui doivent poursuivre leurs études à l’extérieur des Îles de la Madeleine et qui soutient financièrement des projets qui favorisent la persévérance et la réussite scolaire des jeunes des Îles de la Madeleine. »

Maquette du spectacle Hôtel

Hôtel

C’est évident, Jeannot Painchaud carbure aux défis, il évoque le vertige de la page blanche avec gourmandise. D’où viennent ses inspirations ? Il emprunte librement à son environnement, traîne avec lui un calepin et prend des notes. « Je suis encore à l’origine des idées des spectacles, mais je n’en suis plus le porteur unique; nous avons d’ailleurs une deuxième équipe artistique depuis deux ans. » Alors, pourquoi Hôtel ? Jeannot Painchaud s’amuse : « Nous nous sommes rendu compte qu’après toutes ces années de tournée et tous ces voyages, ce que nous connaissons le mieux, ce sont les halls d’hôtel… C’est ce qui nous a inspirés pour créer notre nouveau spectacle ! » Un hall d’hôtel est un prétexte parfait pour un spectacle éclectique et flamboyant – c’est un lieu rempli d’histoires où de parfaits inconnus se rencontrent l’espace d’un instant. Un maître d’hôtel, un homme d’affaires, une touriste, une femme de chambre… Tout est permis et toutes les cultures se croisent.

Cette notion de rencontre est importante pour le directeur artistique du Cirque Éloize : « Je veux travailler avec des gens de différentes cultures et différents pays. L’échange de différents points de vue culturels est une richesse très importante dans un processus artistique, au même titre que celle des différents arts vivants. » Un hall d’hôtel, c’est aussi un merveilleux prétexte à des quiproquos, des claquements de porte, bref, à de la comédie de situation rocambolesque : « Je regarde beaucoup de films et ce spectacle doit un peu à la comédie de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel. »

Hôtel est un havre improbable où les existences et les époques s’entrechoquent en laissant des traces poétiques. Fidèle à l’ADN de la compagnie, le spectacle multidisciplinaire allie acrobatie, théâtre, danse et musique, le tout ficelé par une bonne dose d’humour. On ne change pas une recette gagnante : comme pour Saloon (2016), Emmanuel Guillaume signe la mise en scène, le compositeur et réalisateur Éloi Painchaud (cousin de Jeannot) la direction musicale. Jeannot Painchaud est enthousiaste : « Les compositions du spectacle sont notamment interprétées par Sabrina Halde, cofondatrice du feu groupe Groenland… Elle a une voix merveilleuse et elle incarne aussi l’un des personnages, c’est un spectacle dont je suis très fier. »

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Hôtel, du 14 au 17 novembre 2018. À voir au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. www.cirque-eloize.com

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