Impressions d’un festival – Retour sur l’Off Jazz, octobre 2021

0

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Après sa maigre édition de l’an dernier de quatre concerts en webdiffusion exclusive ­– pandémie oblige, il va sans dire – l’Off Festival de jazz de Montréal (OFJM) est revenu à la charge cette année avec une corne d’abondance de spectacles, 18 événements répartis sur neuf jours, dont trois programmes doubles. De cette brochette, voici quelques-unes des meilleures bouchées.

3 octobre – Pas de bémols au dièse

Photo : P. Milhot

Selon la coutume, le festival démarrait en fin d’après-midi au spacieux Café Résonance dans le quartier du Mile-End. En mi-soirée, les activités se déplaçaient au centre-ville pour se terminer au Dièse onze, ce resto-bar exigu de la rue Saint-Denis au cœur du Plateau Mont-Royal. Première prestation de cette série : le quartette de la trompettiste Rachel Therrien (voir profil dans notre section du numéro précédent.) En 2015, cette Québécoise plie bagage pour s’établir New York, motivée à poursuivre son rêve. Cinq ans plus tard, elle revient au bercail pour braver la pandémie pendant plus d’un an et demie. À la fin de l’été, elle s’installe de nouveau dans la Mecque du jazz, plus résolue que jamais. Quelques semaines plus tard, elle effectue un passage rapide en ville pour participer à deux concerts, comme accompagnatrice du saxo Gabriel Genest au Résonance, puis à son propre nom au Dièse onze, lieu où elle présentait la musique de sa première réalisation étrangère, un album intitulé Vena sur étiquette française Bonsaï Music. Circonstances obligeant une fois de plus, elle ne pouvait avoir à ses côtés sa formation transatlantique avec qui elle a réalisé ce disque. Le trio de circonstance s’est acquitté de sa tâche avec beaucoup d’aplomb, avec plus d’un solo fort engageant du pianiste Theo Abellard, que ce critique souhaite revoir un de ces jours. Quant à la trompettiste (qui joue aussi du bugle), il faut avouer que son exil en terre américaine lui a permis de se développer considérablement, autant techniquement que musicalement. Elle et son groupe nous ont servi deux sets sans temps morts, la variété des pièces assurant l’intérêt tout comme les tempos, du très vif jusqu’au quasi-langoureux dans les ballades. En tout et partout, une fin de soirée des plus musicales, avec des moments autant enlevants que bien sentis, sans esbroufe aucune, mais honnête dans son expression et convaincant dans le rendu.

Advertisement / Publicité

Mardi 5 octobre – Ça décoiffe

Julien Fillion / Crédit: R. Hermoso

Dans une large mesure, les groupes au festival ont joué avec plus de retenue que d’abandon, préférant y aller avec la pédale douce au lieu d’écraser le champignon. Le quartette du saxo Julien Fillion en revanche était l’un des rares à vraiment passer à l’attaque dans son spectacle au Ministère, petit local intimiste du boulevard Saint-Laurent, angle Mont-Royal. Avant même d’entendre la première note, les spectateurs avaient déjà un indice, soit la distribution de coquilles protectrices par un des musiciens, lesquelles étaient trop grosses pour s’insérer dans mes oreilles. Second indice : la formation comptait un second saxo ténor et deux batteurs, trois d’entre eux équipés de claviers et de pédales. Tout les indicateurs pointaient vers un feu d’artifice sonore, qui eut lieu dès leur entrée de jeu. Outre un morceau plus doux en mi-programme, les quelque 70 minutes de cette prestation étaient « dans le tapis », pour employer l’expression populaire. Fort oui, excessif à la manière de spectacles rock ou punk ou d’un free jazz débridé, pas tout à fait. Comme tout reposait sur des compositions du chef, inscrites dans un créneau de style jazz fusion bien mis en évidence par les ostinatos et accords soutenus de claviers, la musique restait tout de même bien ancrée dans ses formes, nonobstant les effluves de décibels. Au sein d’une programmation quand même assez bien rangée du point de vue musical, ce groupe valait bien le détour pour le temps d’un soir, mais cet observateur n’en fera pas sa profession de foi. Notons en terminant que M. Fillion et compagnie viennent tout juste de sortir leur premier album le neuf novembre, au moment même où ces lignes sont mises en forme (v. pochette ci-contre et profil du musicien ici).

Mardi 6 octobre – Plateau double… au cœur du PlateauAu menu de cette soirée de la mi-festival, deux propositions musicales contrastantes se sont déroulés une fois de plus au Ministère. En ouverture, le sextette l’Oumigmag offrait une musique au style aussi hors-norme que son nom (expliqué dans l’article vedette de cette section en octobre dernier). Chef de la formation, le guitariste Sébastien Sauvageau décline des influences folkloriques (principalement de son terroir québécois) à celles du jazz, le résultat dépassant la somme de ses parties. Au centre de la formation (et de la scène), le violoniste David Simard contribuait aux succès de l’entreprise par son charisme ainsi que par une remarquable aptitude de déborder le monde du folklore qui est le sien en tant que violoneux. Le reste du groupe s’est aussi fort bien acquitté de sa tâche, le chef s’avérant plutôt circonspect et concis dans ses interventions de solistes. On aurait cependant voulu en entendre davantage, mais le contrat stipulait une seule représentation d’à peine trois quart d’heures. Toutefois, on peut se tourner vers le double album l’Habitant, paru sur Corne de Brume, l’étiquette-maison du guitariste.

Après la pause, le tandem de Sylvain Provost, guitare semi-acoustique, et Frédéric Alarie, contrebasse et électroniques, prend le relais. Outre quelques propos laconiques du bassiste, le duo s’est lancé comme cela, s’adonnant à une série de dialogues, dont on n’est pas tout à fait sûr s’il y avait des matériaux thématiques comme point de départs de leurs excursions ou juste de l’impro de bout en bout. Provost, le volubile, allait de longs solos linéaires à la manière des saxophonistes, le bassiste offrant des contrepoints plus fracturés et bourdonnants de son instrument ainsi que des traitements sonores activés par des pédales et leviers de son système. À pareille date en 2019, lors de l’Off Jazz pré-pandémie, Alarie avait présenté toute cette quincaillerie dans une soirée que l’on qualifierait de laboratoire, expérimentant avec elle sans arriver à quelque résultat concluant. Dans le contexte de ce spectacle, son usage plus restreint des équipements ajoutait un petit élément de surprise assez judicieux dans cette prestation assez bien assise.

9 octobre – Soirée de clôture : rétro non, moderne oui

Si les compositeurs de jazz en ville se rassemblaient un jour en un parti, comme le font Plante, Coderre et compagnie, le candidat le mieux qualifié à sa chefferie serait Jean-Nicolas Trottier. Bien avant qu’il fasse ses preuves à titre de directeur musical de notre orchestre national de jazz, ce tromboniste, tout aussi maître de son instrument, écrivait pour des grandes formations, un big band à son nom et une variante réduite à dix membres. Partagé de nos jours entre ses occupations d’enseignant à McGill et ses multiples tâches pour l’ONJ – comprenant autant d’œuvres originales que des arrangements de morceaux de répertoire – ce musicien débordant de talent et d’idées a décidé de réactiver son tentette. À tout ensemble, tout honneur, Trottier et sa bande ont eu le privilège de clore cette vingt-deuxième édition de l’OFJM… et n’ont certainement pas manqué leur coup.

Le lieu de spectacle, un théâtre de la rue Saint-Hubert aux allures vieillottes, semblait figé dans le temps, celui des salles de danses de la ville ouverte qu’était notre métropole dans les années de l’après-guerre. La musique par contre n’avait rien de rétro, quoique la note bleue et le swing n’en soient pas occultés. La première moitié en particulier s’inscrivait dans le mode d’emploi d’un jazz qu’on connaît bien, lignes mélodiques agiles, tempos du lent au très rapide, pulsation assez régulière.

Pourtant, le clou de la soirée s’est déroulé après l’entracte, lorsque le tromboniste nous a vraiment livré sa marchandise, soit une copieuse dose de musique de plus de trois quart d’heure. Divisée en sept mouvements de timbres et de colorations variées, cette œuvre, intitulée Chakra Suite, était traversée de toutes parts par des éléments harmoniques et mélodiques issus de la culture de l’Inde, habilement intégrés et digérés dans la vision musicale de son créateur. N’oublions pas non plus les exécutants, tous à la hauteur des partitions exigeantes du chef, en particulier Benjamin Deschamps pour des solos tranchants au saxo baryton, suivi de près par Aron Doyle à la trompette. Si Trottier semblait nous dire dans la première partie de la soirée, voici ce que je connais (et qu’il maîtrise parfaitement), sa suite nous montrait pleinement les grandes ressources dont il dispose pour réaliser son imaginaire sonore. Jean-Nicolas Trottier nous en a donné.plein les oreilles lors de cette dernière soirée de l’OFJM, validant du même coup la conjecture de départ de cet article, soit son élection à la chefferie du parti des compositeurs de jazz à Montréal !

Toute chose n’étant pas parfaite dans ce monde, le seul petit bémol de cette prestation, enregistrée pour une sortie  commerciale éventuelle (en disque ou en ligne) était l’absence d’un piano acoustique, hélas! remplacé par un modèle électrique. On ne tiendra pourtant pas trop rigueur au compositeur pour cette petite entorse, surtout lorsque l’on considère la cinquantaine de marches qu’une équipe de déménageurs auraient eu à escalader pour franchir la porte de la salle. Pour la nouvelle organisatrice en chef du festival, qu’on remercie pour son excellent boulot hors des feux de la rampe, c’est le genre de détail à considérer, soit la sélection de salles qui conviennent le mieux aux groupes figurant sur la marquise.

For more reviews, go to the English page linked to this one.

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Partager:

A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

Laissez une réponse

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.