Écrire la note bleue : Quatre perspectives

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Tout au long de son histoire, le jazz a provoqué des controverses. De nos jours, les malentendus persistent, mais un fait est indéniable : c’est une musique d’improvisation. Dénigrée dans certains cercles, cette pratique a retrouvé sa place dans l’ordre du jour des musiques occidentales.

Bien qu’admirée pour la spontanéité de son expression, cette musique afro-américaine ne se réduit pas à ce seul atout. Son histoire nous démontre que son génie se retrouve autant sur la page que dans les aléas du moment. Depuis les premières contributions de Jelly Roll Morton, la composition jazz a évolué remarquablement, certaines œuvres de notre temps étant presque aussi savantes que celles du domaine contemporain.

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Nul ne peut nier que l’improvisation a eu un effet certain sur l’écriture de cette musique. Sur un versant, il n’y a jamais eu cet impératif de remplir complètement une partition, de laisser les interprètes combler certaines mesures laissées vides par leurs propres contributions, individuelles ou collectives, ou d’omettre les indications d’exécution comme les articulations d’un phrasé, les dynamiques, etc. Sur l’autre versant, il y a des circonstances où la précision est de mise.

Quinsin Nachoff

Quinsin Nachoff, saxophoniste originaire de Toronto, mais résident new-yorkais de longue date, estime qu’il y a un équilibre à trouver entre flexibilité et rigueur d’écriture. « Les improvisateurs n’ont pas besoin d’autant de consignes et ils sont parfaitement capables d’arriver à des résultats fort impressionnants avec peu de contraintes. Mon approche consiste à élaborer une espèce de trame narrative globale d’intérêt plaçant les exécutants dans de nouvelles situations de jeu. Je cherche toujours des passages entre l’écrit et le spontané pour les confondre et rendre le tout fluide et organique. En ce qui concerne le détail, cela dépend des musiciens. Les classiques ont besoin d’un plan précis, c’est dans leur nature ; les jazzmen, en revanche, veulent investir davantage d’eux-mêmes et je leur accorde une certaine liberté. Si j’ai une intention très précise en tête, j’écris de manière à bien passer mon idée. »

John Korsrud

Nachoff est l’un des compositeurs rompus aux procédés de ces deux mondes musicaux, comme le démontre son tout nouvel album (v. critique en page suivante). Autant en est-il pour le trompettiste vancouvérois John Korsrud, directeur de sa formation orchestrale, le Hard Rubber Orchestra. Dans son cas cependant, il a reçu les enseignements de Louis Andriessen, le plus renommé des compositeurs bataves de notre temps. Bien que Korsrud se soit initié dans la tradition du big band, il s’est plongé dans la musique contemporaine par la suite pour assimiler d’autres influences. De son aveu, il s’identifie moins au jazz qu’à cette souche de musique actuelle québécoise qui phagocyte les genres. Pourtant, son lien avec la note bleue est explicite sur un plan, celui de l’instrumentation de son ensemble, divisé en sections de cuivres, d’anches et d’une rythmique.

« Il y a des raisons pour composer et d’autres pour improviser, déclare Korsrud. Soit, je laisse des moments ouverts pour mes musiciens, mais l’improvisation est là pour créer de la musique qu’on ne peut pas écrire. Les musiciens jouent des trucs qu’on ne peut reproduire sur papier. Imaginez un moment qu’on arrive à transcrire un morceau complet du quartette de Coltrane (si cela se peut) et qu’on veuille le reproduire. Cela prendrait un temps fou. À l’envers de la médaille, on n’arriverait jamais à pondre en temps réel une cinquième de Beethoven… »
Tout compte fait, le fossé entre les mondes classique et jazz s’est amenuisé avec le temps. Il appert ici que les formations scolaires des jazzmen sont en grande partie responsables de ce rapprochement et, dans une moindre mesure, d’une certaine réceptivité des musiciens classiques à s’engager dans l’exercice.

John. Hollenbeck

Les obstacles persistent néanmoins. Le batteur et compositeur John Hollenbeck croit que l’improvisation pose toujours problème dans le monde classique. « L’improvisation a refait surface dans cette musique à cause du jazz, mais on privilégie ici les termes d’aléatoire ou de hasard (chance music), certains justifiant cette nomenclature par un besoin de ne pas compromettre le caractère européen d’une musique échafaudée sur un préjugé blanc. On ne peut ignorer en outre que l’idée même d’improviser est intimidante pour ceux et celles qui n’ont jamais osé, une réalité qui aurait possiblement découragé certains compositeurs à lui accorder une place dans leur travail. »

Pour Hollenbeck, la difficulté de codifier une musique comme le jazz pose un autre problème en raison de ses origines africaines. « Les concepts du groove et de la danse viennent de là, ce qui le différencie de toutes les autres musiques occidentales. Les jazzmen ressentent en eux cette pulsation, disons plus souple, et à un point tel qu’ils peuvent facilement travailler sans chef d’orchestre. Cette tâche, à mon avis, revient au batteur, ce qui ouvre une autre perspective en matière de composition. »

Christine Jensen

À l’instar de ses collègues, Christine Jensen est diplômée en musique, mais sa connaissance du répertoire classique remonte à ses débuts au piano au domicile familial. Elle doit à sa mère, prof de piano et mélomane, son goût pour le jazz, lequel devient une passion lorsqu’elle se met au saxophone. Elle cultivera durant ses études son intérêt pour la composition, éprise d’abord par la démarche d’orchestration du répertoire des Jazz Messengers, puis par les plus grandes formations, aboutissant à son propre big band, sans oublier sa collaboration avec l’ONJ-Montréal.

Jensen explique son cheminement musical comme suit : « Autrefois, je reprenais mes pièces pour petits ensembles pour les orchestrer pour mon grand plaisir, mais je compose autrement depuis, plus minimaliste pour les premiers, plus élaboré pour les seconds. En ce moment, je veux voir jusqu’à quel point je peux écrire avant de faire intervenir l’improvisation. J’estime que ma démarche provient d’une idée d’équilibre entre deux tendances, soit l’usage de la composition soutenue comme moyen de développer le caractère musical d’une pièce par son matériel d’une part et, de l’autre, accorder une place à l’improvisation ainsi qu’à un travail sur le rythme. »

Pistes d’écoute
Quinsin Nachoff : Pivotal Arc (Whirlwind Recordings WR4761) 2020
John Korsrud : Crush (Rubberhard 004) 2017
John Hollenbeck : Songs You Like a Lot (Flexatonic Records 001) 2020
Christine Jensen : Habitat (Justin Time JTR 8583) 2016

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A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

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