Années d’exception

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Premier volet : 2020

Vivant toujours sous le spectre de la pandémie, la scène culturelle peine encore à se relever. Coronavirus oblige, le monde du spectacle ne sait pas toujours sur quel pied danser, ne serait-ce qu’au pas d’une valse-hésitation. Les plus durement touchés dans cette conjoncture ont été les festivals d’été, contraints d’annuler leurs programmations. Pourtant, certains ont cru bon maintenir une présence par la tenue d’événements « virtuels » : dans l’espace de quelques jours, des petits ensembles se produisaient devant des caméras, diffusant leurs prestations en direct sur la Toile. En juin, le FIJM et le Suoni per il Popolo ont tenté l’aventure. Durant l’été, des clubs comme Le Dièse Onze et l’Upstairs ont rouvert leurs portes, limitant leurs activités aux week-ends et devant un public restreint.

En cette période de la rentrée, les choses se précisent malgré les incertitudes. L’Off Jazz, pour sa part, a posé son choix en juin dernier. Lévis Bourbonnais, président de l’Off Jazz Festival de Montréal, raconte le processus derrière la tenue de sa 21e édition, tenue annuellement dans la première moitié d’octobre depuis une quinzaine d’années. « En mars, à l’annonce du confinement, on avait pas mal établi notre grille complète de concerts, soit un peu plus de la vingtaine. Suivant l’ordonnance d’annulation des festivals d’été, on ne pouvait anticiper les implications de cette décision par-delà la saison. Si c’était seulement de moi, j’aurais attendu encore un peu, mais il fallait se décider après tout. Nous avons donc misé sur une programmation réduite, soit quatre concerts publics en deux jours (2 et 3 octobre), fort possiblement diffusés en direct à partir de notre site ou encore par Facebook, mais nous n’avons pas encore décidé. » (Voir programmation complète en fin d’article).

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Cela dit, une cinquième prestation, inscrite au premier jour du mois, s’est ajoutée depuis. « Il s’agit d’une proposition de la salle Bourgie, une première collaboration entre cet organisme et nous, note Bourbonnais, le hasard voulant qu’elle l’inscrive dans sa programmation au moment même de la tenue de notre événement. Notre coup d’envoi sera donc une prestation d’un quintette sous la direction du trompettiste Lex French avec quatre solides partenaires de notre scène, notamment Frank Lozano au saxo ténor et à la clarinette basse.

A beau jouer qui vient de loin

Lex French est un des secrets les mieux gardés de la scène montréalaise. Apprécié pourtant par ses pairs, ce trompettiste de 37 ans hante nos scènes depuis quatre ans seulement, arrivant chez nous de sa lointaine patrie, la Nouvelle-Zélande. Aussi singulier soit-il qu’un musicien vienne de si loin pour s’établir chez nous, cela est dû en partie à son père originaire du Québec. Son fils a eu l’occasion de visiter le pays durant sa jeunesse, séjournant à Montréal une quinzaine d’années plus tôt pour poursuivre et terminer des études de maîtrise à McGill en 2013.

« J’avais donc un certain réseau de contacts, explique French, et Joe Sullivan m’a ouvert des portes. Chose curieuse, ce ne sont pas mes connaissances qui m’offraient du travail à mon retour, mais des inconnus ». La musique semble lui avoir été inculquée dès son enfance et il attribue cela à sa mère mélomane de nature. Dès l’âge de cinq ans, il pianote, quatre ans plus tard, il passe à la trompette, stimulé par les écoutes maternelles. Plus tard, la découverte de Miles Davis lui donnera raison sur son choix d’instrument.

Lex French n’est pas étranger à l’OFF, ayant déjà foulé ses scènes comme accompagnateur. L’Orchestre national de jazz Montréal fait désormais appel à ses services, en particulier dans les concerts pour lesquels Jean-Nicolas Trottier écrit la musique, ses arrangements faisant souvent appel à une cinquième trompette. En petite formation, il est partenaire à partie égale dans le quartette CODE, ensemble comprenant la saxophoniste Christine Jensen et qui devait se produire en avril dernier à la grande foire internationale JazzAhead à Brême en Allemagne, hélas annulée, mais reportée à pareille date l’an prochain.

Pour le concert de son quintette, le trompettiste proposera un répertoire de sources très hétérogènes, soit une reconfiguration du West End Blues de Joe King Oliver – classique du jazz des années 1920 rendu célèbre par son émule Armstrong –, un chant traditionnel péruvien issu du peuple inca, une berceuse de Manuel de Falla (Nana) repiquée du folklore ibérique, et même un chant québécois dont il n’a pas encore arrêté le choix. À celles-ci s’ajouteront deux morceaux de son cru basés sur des croyances et légendes du peuple autochtone de son pays, les Maoris, ainsi que l’adaptation d’un hymne anglo-saxon.

French a monté une bonne partie de ce répertoire dans le cadre de ses études doctorales à McGill qu’il bouclera dans les prochains mois. Cette obligation, qui le tient très occupé en ce moment, lui a permis de pallier le manque de travail général qui a frappé la communauté musicale de plein fouet cette année. Rares sont les musiciens de nos jours qui peuvent en dire autant. Le chanceux.

Programmation OffJazz 2020

Salle Bourgie, MBAM

1er octobre 18 h

Lex French Quintet avec Frank Lozano, anches, Steve Regale, guitare, Adrian Vedady, contrebasse et Jim Doxas, batterie.

(À noter : ce concert ne sera pas diffusé en ligne comme les autres.)

Cabaret Lion d’or

* Vendredi 2 octobre

18 h Gentiane MG (Trio piano),

21 h : Simon Legault (Trio guitare)

* Samedi 3 octobre

18 h : Carte blanche à Sienna Dahlen – Dóttir et amies

Sienna Dahlen, voix et traitements électroniques, Claire Devlin, saxo ténor, Véro Mérangère, console électronique no-mix, effets et jouets, Ana Dall’Ara Majek, thérémine.

21 h : Lawful Citizen (Quartette du saxophoniste Evan Shaw)

Billeterie et information sur diffusions en ligne : www.loffjazz.com

Second volet : 1960-1969

Si la musique est toujours d’actualité, elle est aussi une mémoire. Avec le passage du temps, certaines époques se démarquent plus nettement que d’autres, quelque-unes jugées meilleures après le fait. Dans les annales du jazz, les années 1960 sont exemplaires à cet égard, car c’était la dernière décennie où la génération des fondateurs de l’art coexistait avec celle de leurs successeurs. Si Ellington, Basie, Armstrong et compagnie étaient encore de ce monde, Gillespie, Stitt et Monk étaient au sommet de leurs carrières, alors que Shepp, Ayler et Coleman remettaient en cause l’édifice complet.

La « New Thing » engendrée par ces derniers n’a pas eu la vie facile. Après avoir été éclipsée par le jazz fusion en Amérique et le retour au bop dans les années 1980, elle a gagné du terrain depuis le millénaire. Comme toutes les musiques qui l’ont précédée, cette note bleue libérée est devenue historique à son tour et sujette à une nostalgie certaine. L’étiquette helvétique Hat Hut Records, spécialiste de musiques d’avant-garde depuis plus de quatre décennies, revient sur le marché avec sa ligne Ezzthetics, consacrée en parties égales à de nouveaux titres à la croisée du jazz et des musiques contemporaines et des repiquages d’albums des années 1960, à l’enseigne d’un free jazz de première mouture.

John Coltrane Quartet
Impressions (Graz 1962) 1019
My Favorite Things (Graz 1962) 1101

Décidément, on n’a pas encore fini de racler les fonds de tiroirs de ce dernier grand héros du jazz. Après le Blue World de l’an dernier et le Lost Album un an auparavant, voici deux enregistrements en concert (parus en éditions pirates dans les années 1970, mais publiés ici de manière légitime). En deux heures de musique, le groupe légendaire parcourt sept chevaux de bataille de son chef et un standard rarement joué (Autumn Leaves), bouleversant un public européen – d’après le témoignage d’un des spectateurs que j’ai jadis pu rencontrer. Près de soixante ans plus tard, l’art coltranien est familier au point que l’impact ne peut plus être le même à notre époque, mais l’intensité est toujours là, tranchante comme un fil de rasoir.

Sun Ra
Heliocentric Worlds 1 & 2 Revisited 1103

Inénarrable personnage qu’il était, Sun Ra aimait définir sa musique comme un bruit joyeux. Ce recueil réunit ses deux albums essentiels des années 1960, parus sur la tout aussi mythique étiquette ESP-Disk. Il était bien le premier à exploiter la filière naissante du free jazz dans un contexte de big band et les résultats étonnent autant avec le temps qu’ils détonaient à l’époque (1966). Si le premier volume mise davantage sur le collectif, le second accorde plus d’espace aux solistes, avec une part d’interventions assez décapantes.

Albert Ayler Trio 1964
Prophecy Revisited 1104

Poète maudit qu’il était, le saxo Albert Ayler a semé la consternation générale en huit ans, ses jours se terminant tristement dans la rivière Hudson en novembre 1970. Alors que Hendrix et Joplin, deux autres victimes de cet automne fatal, sont consacrés comme des icônes de la pop, le saxo ne récolte qu’une maigre reconnaissance, réservée aux cercles de la musique improvisée plutôt que du jazz. Entouré ici du bassiste Gary Peacock (qui vient de mourir en ce début de septembre) et du batteur free jazz de la première heure Sunny Murray, Ayler y va de six de ses rengaines fétiches (Ghosts, Spirits, Prophecy, etc.), les émiettant dans sa moulinette. Une écoute attentive révèle que ses gestes musicaux, loin d’être gratuits, avaient une certaine prévisibilité, non sans quelques redondances.

New York Contemporary Five
Consequences Revisited 1105

Saxo ténor virulent, Archie Shepp s’est affirmé dès ses débuts comme l’un des porte-parole les plus militants de la cause afro-américaine. En 1963 et l964, années des deux enregistrements de ce recueil, il avait piloté une première formation à son nom, le New York Contemporary Five, formation sans piano comptant Don Cherry à la trompette et le saxo alto afro-danois John Tchicai. Neuf plages sont regroupées sur cette surface de 68 minutes, les trois dernières comptant un second trompettiste, Ted Curson. La musique offre un des premiers exemples d’un genre de jazz que l’on étiquettera de free bop, comportant des pièces originales qui ne suivent plus les formes traditionnelles, un jeu d’ensemble assez relâché et des solos plutôt écorchés par moments, Shepp y allant de sa sonorité particulièrement rauque. Jadis iconoclaste, ce genre est devenu l’un des lieux communs du jazz de notre temps.

Marion Brown
Why Not? Porto Novo! Revisited 1106

Sa place dans le mouvement était indéniable, mais le saxo alto Marion Brown peinait à se faire entendre, sans doute par un certain manque de charisme. Le présent recueil regroupe deux de ses premiers enregistrements, le premier réalisé à New York en 1966 et publié chez ESP, le second en Hollande un an plus tard et paru sur Fontana. Si la première séance est plus traditionnelle, soit en quartette, la seconde le retrouve sans piano, avec deux chefs de file de la musique improvisée européenne, le batteur Han Bennink et le bassiste Maarten Altena. Dans Why Not?, on appréciera quand même son vocabulaire mélodique et ses connaissances d’harmonie, deux traits qui lui ont peut-être valu un mot d’encouragement de Johnny Hodges qui disait aimer son son en lui recommandant toutefois de jouer avec plus de vibrato  !

 

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A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

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