Critique de disque | Nadia Boulanger, La ville morte

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Boulanger/Pugno : La ville morte 

Melissa Harvey, soprano; Laurie Rubin, mezzo-soprano; Joshua Dennis, ténor; Jorell Williams, baryton; Talea Ensemble; Neil Goren, direction

Pentatone, 2025

La ville morte était une collaboration entre Nadia Boulanger et Raoul Pugno. Sa première représentation était programmée pour l’été 1914. Cette représentation n’eut jamais lieu, pour des raisons évidentes, et comme conséquence des perturbations liées à la guerre, l’orchestration fut perdue, ne laissant qu’une partition pour piano. Le ton de l’œuvre est on ne peut plus clair : la décadence de fin de siècle. On peut facilement voir pourquoi il ne sembla pas approprié après 1918.

La ville morte a désormais été ranimée par Catapult Opera de New York en partenariat avec l’Opéra national de Grèce. Des représentations théâtrales de l’opéra ont été données – et sont désormais enregistrées. L’orchestration « recréée » par Joseph Stilwell et Stephen Cwik a recours à un ensemble de musique de chambre constitué de deux violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse, une flûte, un hautbois, une clarinette, un basson, un cor et un piano.

Il s’agit d’une œuvre en quatre actes, durant un peu plus d’une heure et demie. L’intrigue prend place à Mycènes, fin du 19e siècle. Léonard dirige une fouille archéologique accompagné de sa sœur Hébé, son ami Alexandre et sa femme aveugle, Anne. Alexandre n’est plus amoureux de sa femme et souhaite séduire Hébé. Léonard, qui ressent une attirance incestueuse envers sa sœur, devient jaloux. Anne pense que sa fin est proche et encourage Hébé à se marier avec Alexandre lorsqu’elle sera partie. Malheureusement, elle explique tout à Léonard, ne soupçonnant pas son attirance envers sa sœur. Par conséquent, Léonard perd son sang-froid et tue Hébé afin de préserver sa « pureté ». En chemin, les femmes deviennent obsédées par les restes et les objets funéraires de Cassandre et Antigone. Et voilà, la mort, l’inceste. Des tropes assez courants à la fin du 19e siècle et au début du 20e dans une certaine partie du monde artistique.

La musique est à peu près ce à quoi on pourrait s’attendre. Souvent luxuriante, parfois un peu trop mûre, avec des échos du monde sonore « mystérieux » que l’on retrouve dans Pelléas et Mélisande de Debussy. Les orchestrateurs ont fait du bon travail en réussissant à évoquer cette période à travers les couleurs instrumentales, sans jamais prendre le pas sur les chanteurs. L’opéra est entièrement chanté et ne comporte pas vraiment ce que l’on pourrait appeler des arias, bien que la musique reflète les humeurs des personnages. On le remarque notamment dans l’effondrement psychologique évident de Léonard, lorsqu’il essaie d’accepter sa jalousie. En somme, La ville morte est très bien travaillée, mais on comprend facilement pourquoi personne n’en voulait à l’époque de l’après-guerre.

La distribution pour l’enregistrement est celle de Catapult Opera, soutenue par le Talea Ensemble et dirigée par Neal Goren. C’est du solide. La voix brillante de soprano de Melissa Harvey est idéale pour Hébé et elle est particulièrement convaincante lorsqu’elle invoque les esprits de Cassandre et d’Antigone. Laurie Rubin, qui interprète Anne, sera familière à certains lecteurs puisqu’elle a joué dans The Way I See It de l’Amplified Opera à Toronto il y a quelques années. Tout comme son personnage, elle est aveugle. Elle possède également une voix de mezzo plutôt agréable et sait très bien transmettre le sentiment que les aveugles captent des choses que les voyants ne perçoivent pas. Elle a sans aucun doute la meilleure (et dernière) réplique de l’opéra. Alors qu’elle trébuche sur le cadavre d’Hébé, elle s’exclame « Je vois ! Je vois ! », mais dans quel sens, nous ne le saurons jamais.

Léonard est interprété par le ténor Joshua Dennis. Au début, je me demandais pourquoi ce rôle avait été écrit pour un ténor, mais à mesure qu’il se désagrège mentalement, sa voix devient beaucoup plus aiguë. Il joue très bien. Finalement, Alexandre est chanté par le baryton canadien Jorell Williams. D’une certaine manière, il sert de faire-valoir aux autres personnages et ne prend vraiment vie que lorsqu’il fait des avances passionnées à Hébé. Sa prestation est exceptionnelle. Le jeu de l’ensemble est précis et détaillé et Goren veille à ce qu’il ne couvre jamais les chanteurs. Si votre français est au niveau, vous n’aurez pas besoin du livret et de la traduction y figurant.

L’enregistrement a été réalisé au Skirball Center for the Performing Arts de l’Université de New York en 2024. Il est bien équilibré, détaillé et solide, du moins dans la version haute résolution que j’ai écoutée. La ville morte sortira sous forme d’un coffret de 2 CD et en version numérique aux résolutions 96 kHz/24 bits et 44,1 kHz/16 bits ainsi qu’en Dolby ATMOS. Il est possible de se procurer un livret très utile contenant d’excellentes notes, des biographies, un résumé, le texte intégral et une traduction.

Dans l’ensemble, il s’agit d’une redécouverte intéressante qui a été habilement recréée et qui a donné lieu à une représentation et un enregistrement excellents.

Traduction : Mathilde Wahl

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About Author

After a career that ranged from manufacturing flavours for potato chips to developing strategies to allow IT to support best practice in cancer care, John Gilks is spending his retirement writing about classical music, opera and theatre. Based in Toronto, he has a taste for the new, the unusual and the obscure whether that means opera drawn from 1950s horror films or mainly forgotten French masterpieces from the long 19th century. Once a rugby player and referee, he now expends his physical energy on playing with a cat appropriately named for Richard Strauss’ Elektra.

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