Roddy Ellias: Sleeping Rough, une œuvre intense

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Sleeping Rough : une expression idiomatique qui décrit la réalité des sans-abri. C’est aussi le titre du premier opéra du compositeur Roddy Ellias, présenté en première cet été à Ottawa au Festival Musique et autres mondes (10, 11 et 12 juillet 2018).

« Quand j’étais étudiant au centre-ville d’Ottawa, se rappelle Ellias, je me trouvais en face de la mission pour hommes. J’allais chaque jour leur adresser la parole. Je les voyais décliner lentement, jour après jour. » Le souvenir de cette expérience a hanté Ellias pendant longtemps, l’inspirant des décennies plus tard à créer un opéra. « La palette musicale que ce thème offre à un compositeur est incroyable, affirme Ellias en se référant à l’opéra. J’y ai trouvé l’équilibre parfait. »

C’est sans compter qu’il a trouvé une foule de façons de sortir des ornières : Sleeping Rough se distingue par plusieurs nouveautés hardies, à commencer par la musique.

« Roddy écrit en y mettant le cœur et l’âme », observe Julian Armour, directeur général et artistique de Musique et autres mondes, il puise dans la riche mosaïque des musiques à laquelle il a participé. » Marque de fabrique d’Ellias, la fusion de la musique classique, jazz et non occidentale, éloquemment adaptée à la narration lyrique, trouve ici sa parfaite illustration. Il a composé Sleeping Rough pour 12 instrumentistes, combinant un quatuor à cordes classique et un ensemble de jazz.

Rompant avec l’orthodoxie opératique, il a distribué les rôles à des artistes appartenant à des styles vocaux très variés. L’auteur-compositeur-interprète folk Ian Tamblyn interprétera le rôle de Ted, le sans-abri, tandis que la chanteuse de jazz Felicity Williams prêtera sa voix éthérée au rôle d’Emily, la jeune femme idéaliste qui tente en vain de sauver Ted. La chanteuse de jazz Kellylee Evans chante la partie chorale. Interprétant la mère d’Emily, la soprano Hélène Brunet (l’unique cantatrice de la production) nous emportera par sa voix au point culminant de l’opéra avec une envolée lyrique à fendre le cœur.

Puis, il y a les marionnettes. « J’ai été exposé aux marionnettes lors de mes cours d’ethnomusicologie, raconte Ellias. Je les ai toujours trouvées incroyablement percutantes. » Les personnages de l’opéra sont incarnés par des marionnettes merveilleusement expressives, à l’image de celles du bunraku japonais. Elles sont l’œuvre de Noreen Young, une artiste bien connue pour ses marionnettes dans les émissions télévisées pour enfants.

« J’ai aimé l’idée qu’il s’agissait de l’histoire d’un sans-abri quand j’ai décidé de participer au projet, se rappelle Noreen Young. J’ai connu personnellement une personne sans domicile fixe. Aussi, ce projet me tient à cœur. »

Sandra Nicholls, poète et romancière, signe le livret. Elle collabore fréquemment avec Ellias dont elle est l’épouse. Comme lui, c’est sa première incursion dans le monde de l’opéra. « C’était un redoutable défi, se souvient-elle. Au début, c’était l’angoisse de la page blanche. Puis, je me suis dit : “Et si je voyais ça comme un long poème ?” »

Les premiers passages engendrés (lors d’ateliers l’an dernier au festival Musique et autres mondes) forment deux des principales arias de l’opéra. I’ve Been Where the Water is Deeper and Darker, exploitant un trope immersif qui opère tout au long du livret, est chanté sur une mélodie ravissante et enveloppante d’Ellias; la mélopée Fly So Far From Me est entonnée avec une sobriété contrapuntique, des sauts vocaux émotifs et des dissonances d’accords judicieusement espacés pour produire un effet coup de poing.

« Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais lorsque j’ai entendu pour la première fois le terme “opéra de marionnettes”, affirme le metteur en scène Kris Riendeau. C’est cru. » De manière avisée, Nicholls allège l’œuvre en l’agrémentant de rebondissements dignes des œuvres satiriques de Dickens, en multipliant les coïncidences, laissant libre cours à son sens inné de l’ironie. Le chœur, dont la solennité évoque le livre d’Isaïe (« Il porte une couronne de promesses brisées »), se heurte de plein fouet à Ted. « Une poésie qui surgit des coulisses ! », dit-il en riant.

Alors que l’opéra présente Ted comme une jeune victime, Nicholls évite toute analyse à l’emporte-pièce et prend garde de jeter le blâme. « Nous avons tous des difficultés, fait remarquer le chœur, mais la vie continue. »

Bref, malgré ses implications sociologiques, Sleeping Rough n’est pas une agit-prop. Au contraire, la profondeur du propos s’amalgame à l’ambiguïté inhérente à l’itinérance, laquelle provoque à coup sûr divers sentiments : la crainte consciente mêlée au charme romantique et inconscient du désinvestissement, l’attrait de la transcendance du matérialisme retentissant, le prestige de se percevoir comme – pour reprendre l’expression du Roi Lear (sans doute la plus grande réflexion sur l’itinérance) – « une personne non accueillie ».

Traduction par Lina Scarpellini

Sleeping Rough est financé par le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa. L’opéra est présenté dans le cadre du festival Musique et autres mondes les 10, 11 et 12 juillet au théâtre de la Cour des arts d’Ottawa.
Visitez le www.musicandbeyond.ca/event/sleeping-rough-festival-plus

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A propos de l'auteur

Charles Geyer is a director, producer, composer, playwright, actor, singer, and freelance writer based in New York City. He directed the Evelyn La Quaif Norma for Verismo Opera Association of New Jersey, and the New York premiere of Ray Bradbury’s opera adaptation of Fahrenheit 451. His cabaret musical on the life of silent screen siren Louise Brooks played to acclaim in L.A. He has appeared on Broadway, off-Broadway and regionally. He is an alum of the Commercial Theatre Institute and was on the board of the American National Theatre. He is a graduate of Yale University and attended Harvard's Institute for Advanced Theatre Training. He can be contacted here.

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