Lotte Brott un Témoignage (2e partie)

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Author : (Boris Brott)

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De nos jours, rares sont ceux qui grandissent dans un environnement multigénérationnel, malgré les nombreux avantages qu’on lui reconnaît. Pour ma mère Lotte et mon père Alexander, c’était ce qu’il leur fallait pour démarrer et accomplir leurs carrières ­respectives d’enseignants, de musiciens au sein de l’Orchestre symphonique de Montréal et d’initiateurs de l’évolution du quatuor à cordes McGill vers l’Orchestre classique de Montréal.

J’ai été initié au violon à environ 3 ans et, chaque semaine, Lotte (en avance sur la méthode Suzuki) organisait un concert pour mes animaux en peluche à qui, pour l’occasion, elle nouait un nœud papillon. Avec elle, ­l’apprentissage était une source de plaisir et je m’y adonnais avec enthousiasme.

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Il lui arrivait parfois de se pointer à la porte de ma classe du primaire, skis et bottes à la main, pour m’amener passer une journée dans les Laurentides. Sa personnalité ­certainement peu conforme a toutefois suscité en moi le désir de vivre pleinement et cette passion n’a jamais cessé de m’habiter.

Belle et résolument optimiste, Lotte était aussi pleine de fougue. C’est elle qui a inauguré la tenue de concerts au Canada après avoir entendu à la CBC la diffusion du Texaco Metropolitan Opera. Avec son superbe anglais teinté d’un léger accent et son charme débordant qui lui ouvraient des portes habituellement fermées à la plupart d’entre nous, elle avait appelé le président de Texaco à New York et l’avait convaincu d’organiser des concerts sur l’Esplanade du chalet du Mont-Royal.

Toujours gaie et rayonnante, elle poursuivait une activité intellectuelle et musicale intense. Elle était la véritable douce moitié du compositeur et chef d’orchestre Alexander et s’est battue pour faire reconnaître son talent avec un courage, une conviction et une ­énergie qui ne laissaient place à aucun doute. Grâce à son charme, ses yeux bleus étincelants, son accent, sa force de persuasion et son inspirante capacité de motivation, Lotte a indéniablement été la force motrice de leur vie autant personnelle que professionnelle. Grâce à elle, Alexander a pu se dévouer pleinement à son art et donner libre cours à sa remarquable créativité à titre de compositeur, d’enseignant et de musicien.

En 1948, Lotte est devenue sa principale impresario, organisant la première d’une série de tournées européennes. Alex dirigeait et ­faisait découvrir aux Européens sa propre musique ainsi que celles de compositeurs canadiens comme Claude Champagne, Jean Vallerand, Ernest MacMillan, Oskar Morawetz et John Weinzweig.

Les conseils des arts n’existant pas encore, ces tournées étaient aux frais de mes parents. Mais c’est grâce à ces voyages musicaux qu’ils ont eu la chance de faire la connaissance de plusieurs excellents musiciens européens comme le ténor Peter Pears (partenaire de vie de Benjamin Britten), le hautboïste Eugène Goossens, les compositeurs Gustav Holst et Ralph Vaughan Williams et les chefs Thomas Beecham et Malcolm Sargent. Sa parfaite connaissance du français, de l’allemand et de l’italien aidant, Lotte et lui formaient un couple très élégant.

Je suppose que j’ai dû leur manquer (je n’avais que 4 ans lors de leur premier voyage et avais été confié aux bons soins de mes grands-parents) parce qu’à 11 ans, j’ai été invité à me joindre à eux. Denis a eu le même privilège que moi lorsqu’il a eu 8 ans, les accompagnant lors d’une tournée qui les ont menés jusqu’en Israël. C’était astucieux de leur part de nous prendre séparément, puisque de cette façon nous avions droit à nos voyages respectifs tout en profitant de leur attention sans partage. J’ai eu la chance ­d’assister à un des London Promenade Concerts au Royal Albert Hall, alors que mon père ­partageait le podium avec Malcolm Sargent qui exécutait son hommage royal. J’étais loin de me douter qu’un jour, je dirigerais un concert dans ce même lieu sacré, en tant que chef d’orchestre principal du BBC Welsh Orchestra.

En 1942, Lotte est entrée au Montreal Orchestra comme violoncelliste, rejoignant son mari qui y occupait les rôles de violon solo et de chef adjoint, et y est restée jusqu’à 65 ans, l’âge obligatoire de la retraite à l’époque, alors que l’orchestre s’était métamorphosé en ­l’actuel Orchestre symphonique de Montréal.

L’orchestre a attiré plusieurs chefs invités célèbres, dont Thomas Beecham, Pierre Monteux, Charles Munch, Leonard Bernstein, Josef Krips, Otto Klemperer, Leopold Stokowski, Artur Rodzinski, Georges Enesco et Igor Markevitch. Et bon nombre d’entre eux acceptaient avec plaisir l’invitation de Lotte de venir souper dans notre humble duplex de l’avenue Earnscliffe, où elle a rapidement pu faire valoir ses grands talents de cuisinière. De nombreux solistes ont également fait honneur à notre table familiale. Pour Lotte, ces soirées étaient l’occasion idéale de présenter les ­compositions d’Alex, faisant en sorte qu’elles soient interprétées de nombreuses fois à l’étranger. Elles lui ont aussi permis d’inviter des solistes de renom à jouer avec l’Orchestre de chambre McGill.

Durant toute cette époque effervescente, Lotte se faisait simplement appeler « responsable des relations publiques ». En fait, jusqu’à sa mort prématurée pendant la tempête de ­verglas en 1998, elle et sa secrétaire et bras droit Mme Lise Charrette dirigeaient toutes les opérations à partir de la table de la salle à ­manger du 5459, avenue Earnscliffe. Cette adresse abrite d’ailleurs toujours les bureaux de l’orchestre et cette même table est maintenant mon bureau à titre de directeur artistique !

Lotte était une négociatrice et influenceuse hors pair, bien connue pour son approche ­pratico-pratique de la gestion et du marketing. Lors de la construction de la Place des Arts, elle avait su user de ses charmes irrésistibles pour obtenir pour l’Orchestre de chambre McGill une résidence au théâtre Maisonneuve où l’on peut encore voir un buste d’Alexander Brott dans le hall de la mezzanine.

Traduction par Véronique Frenette

Lisez la 3e partie des souvenirs de Boris Brott dans le prochain numéro de LSM. La 1re partie a paru dans le numéro de février/mars ainsi que sur notre site Web.

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