Isabelle Wilbaux, sculpteuse de sons

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Vu de l’extérieur, cela ressemble à un appartement tout à fait banal. Pas de pancarte, pas même de nom, seul le numéro 1134. Personne ne se doute, en passant dans cette rue du Mile End, que se cachent là les fruits d’un savoir-faire séculaire, entretenu avec passion par Isabelle Wilbaux depuis plus de vingt ans.

À la recherche de l’équilibre parfait

« L’essentiel du travail de luthier, c’est de chercher de la légèreté sans perdre de résistance. Il faut comprendre le bois qu’on travaille, essayer d’en enlever le plus possible pour qu’il vibre, mais pas trop pour que l’instrument puisse durer 300 ans. » Originaire de Tournai en Belgique, Isabelle Wilbaux a été formée à l’École internationale de lutherie de Crémone, berceau de la lutherie où ont vécu les familles Amati, Stradivari et Guarneri. Après un perfectionnement à Besançon avec Philippe Bodart puis à Madrid auprès de Jose María Lozano, elle ouvre son atelier à Tournai, puis à Bruxelles et enfin à Montréal. Elle y fabrique violons, altos et violoncelles depuis 1998, qui sont recherchés à travers le monde.

« Le travail du luthier commence lorsqu’il choisit son bois. »

Un mauvais billot ne pourra pas donner un excellent violon, voilà pourquoi le choix du bois est primordial. Les tables d’harmonie sont en épicéa, et toutes celles d’Isabelle proviennent de forêts du nord de l’Italie. Les conditions de croissance des arbres doivent être très précises : « Il faut que ce soit en altitude, dans des vallées encaissées pour avoir un ensoleillement réduit, dans un aplat pour ne pas provoquer de torsions durant la croissance de l’arbre. Mais il y a beaucoup d’autres paramètres qui entrent en compte. » Le reste de l’instrument est fait en érable et la région des Balkans au sud-est de l’Europe est propice à fournir un bois optimal pour la lutherie. Le séchage, qui peut durer plusieurs années, est également une étape très importante afin que le bois se soit stabilisé au moment où le luthier façonne l’instrument. C’est alors que le geste entre en jeu, ce style propre à chaque luthier qui confère à l’instrument toute sa richesse et son unicité.

Photo : Benjamin Goron

Un apprentissage sans fin

« On a coutume de dire qu’il faut dix ans pour faire un bon luthier. En fait, il faut toute une vie. » Alors qu’elle avait treize ans, Isabelle a reçu de sa grand-mère un magazine qui parlait des luthiers de Crémone. Fascinée, elle garde en tête tout au long de son secondaire l’idée d’aller apprendre la lutherie et son choix s’oriente vers l’école française de Mirecourt, plus proche de sa Belgique natale. En arrivant aux portes de l’école à dix-sept ans, elle se fait répondre qu’elle est déjà « trop vieille »… Il ne lui reste plus qu’à apprendre l’italien et à tenter l’aventure à Crémone : « La spécificité de Crémone, c’est l’esthétique. On intègre dans le cursus l’histoire de l’art, l’histoire de la lutherie et l’apprentissage se fait beaucoup par l’œil, par le regard. On n’est pas dans la répétition, dans la production rapide. On prend le temps de comprendre ce qu’on fait pour se situer par rapport à des styles. » Après des années d’études sous forme de compagnonnage, c’est maintenant elle qui transmet son savoir-faire à son jeune assistant Louis Gord, issu de l’école de Mirecourt.

Le quatuor d’Isabelle

En 1998, Isabelle remporte la Bourse de la vocation, qui lui permet de construire un quatuor (deux violons, alto et violoncelle) à partir d’un seul arbre. Elle rêve qu’un jour, les quatre instruments seront joués par un unique quatuor, étant façonnés pour être entendus ensemble. Un temps prêté à l’Université de Montréal, le quatuor lui revient jusqu’à ce que la violoniste Julie-Anne Derome, du Trio Fibonacci, tombe en amour avec un des violons. Il y a peu de temps, le violoncelliste du trio Gabriel Prynn a acquis le violoncelle, et les deux instruments ont l’occasion de vibrer ensemble sur les scènes du Québec. Il ne reste aujourd’hui à Isabelle qu’un violon de ce quatuor qui a déjà vingt ans, mais qui sait, un jour peut-être, quatre musiciens se réuniront pour un concert afin de faire de ce rêve une réalité…

Montréal, nouvelle Crémone de la lutherie ?

Plusieurs luthiers comme Isabelle se spécialisent dans la lutherie contemporaine, c’est-à-dire la réalisation d’instruments neufs. Depuis plusieurs années, Isabelle observe une véritable effervescence dans le milieu de la lutherie locale, en témoigne la dernière édition du concours de la Violin Society of America, où les luthiers et archetiers d’ici ont été largement récompensés. « Ce qui marque l’avènement d’une lutherie de très bon niveau, c’est la mise en place d’ateliers communs, de regroupements de maîtres où chacun regarde travailler l’autre et où l’on peut échanger sur les subtilités – que je préfère au mot secrets – du métier. Depuis que ces ateliers ont démarré, le niveau est monté en flèche. » Le Québec est-il en train de devenir la Crémone du Nouveau Monde ? À l’occasion du Concours musical international de Montréal en juin, le Forum des Fabricants, regroupement de luthiers et d’archetiers canadiens, construira en direct un violon, œuvre collective qui sera offerte à l’un des lauréats. On pourra alors le constater de ses propres yeux !

Pour entendre résonner les instruments d’Isabelle Wilbaux, vous pouvez aller voir le Trio Fibonacci, la
violoniste Laura Andriani ou encore le violoncelliste David Ellis du Quatuor Alcan. www.wilbaux.com

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra). Depuis août 2018, il est rédacteur adjoint de La Scena Musicale. Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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