Danse : Jean-Sébastien Lourdais, le corps de l’intimité

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Singing Valentines / Valentins chantants

Après avoir dénoncé les dissonances de la condition humaine, Jean-Sébastien Lourdais a choisi d’embrasser l’approche somatique. Les appuis imaginés, la nouvelle création de l’interprète chorégraphe, s’inscrit dans cette recherche d’harmonie et de douceur.
Jean-Sébastien Lourdais fonde sa compagnie en 2002 Défaut de fabrication, nom qui évoluera plus tard en Fabrication Danse. Formé dans sa France natale et a l’UQAM, il fait sa marque avec des œuvres dramatiques et exigeantes, à forte connotation sociale (il collabore avec le sociologue Marc Laplante) qui seront appréciées jusqu’en Europe. Puis il remet l’axe de sa démarche en question et décide de repenser et d’incarner autrement les concepts d’équilibre, d’harmonie et de métamorphose qui l’ont toujours interpellé. Il conscientise son travail passé pour le transcender.

« J’ai eu de sérieuses blessures et mon corps ne pouvait plus faire face aux tensions ni aux pressions de la surcompétition du milieu. Un questionnement quant à la mise en représentation sur scène a donc automatiquement suivi », commence Lourdais. C’est à la suite de cette profonde réflexion que le Québécois d’adoption décide de se pencher sur le corps et le centrement corps-esprit, une approche de la santé et du travail corporel qui oriente la perception vers le corps senti, vécu de l’intérieur, un concept développé par la danseuse, chercheuse en mouvement et ergothérapeute Bonnie Bainbridge Cohen. « Que je sois l’unique interprète, comme dans Vers (2012) ou que je collabore avec plusieurs autres solistes comme dans Le Milieu de nulle part (2014), je choisis de composer des solos afin de mieux mettre en valeur le rapport des tensions intimes à celles que nous engageons avec l’extérieur », analyse avec justesse le danseur. Décidé à exposer le travail du corps aux yeux du public, Jean-Sébastien Lourdais amorce ensuite une étude sur la transmission et le toucher. Comment invoquer les états d’un corps ? Le chorégraphe explore et cela donne d’abord un solo remarqué, qu’interprète Sophie Corriveau (Bleu – FTA 2018). S’ensuit le duo Les appuis imaginés, inspiré par le travail de corps minimaliste de l’une de ses œuvres récentes, conçu avec l’interprète-créatrice Catherine Lalonde et bientôt présenté à l’Agora de la danse (fin mars). « L’approche du toucher éveille la conscience du corps et les sensations physiques intérieures – un contact physique bienveillant révèle la peau comme interface, déliant des territoires physiques, psychiques, sensoriels jusque-là occultés », reprend le chorégraphe montréalais, qui recherche une présence pure, un peu comme on l’enseigne en pratique zen. Les repères ne relèvent plus de croix tracées au ruban adhésif sur la scène, ils correspondent dorénavant à des standards intimes – ceux du corps ressenti. « Je ne conditionne pas les corps, ni le mien ni celui des autres.

Catherine Lalonde et moi avons donc beaucoup travaillé à établir des références pour être en harmonie avec le corps de l’autre, guidant plus les sujets que les partageant », explique le chorégraphe. Et le procédé s’est montré concluant : lorsqu’ils étaient ensemble, ce qu’il ressentait, elle le ressentait. Il ajoute : « Pendant le développement du projet, Catherine était enceinte et nous étions en fait un trio parce qu’il y avait la conscience d’une autre présence; nous avons partagé des moments très doux, authentiques et simples. » Les appuis imaginés est une manière de faux solo, une œuvre que Lourdais annonce en rupture avec ses précédentes. Douceur et joie – des mots qu’on n’emploie pas assez souvent en danse – ont été les maîtres-mots de la recherche menée avec l’interprète Catherine Lalonde et les précieux collaborateurs Marie-Stéphane Ledoux (conseillère artistique et assistante à la création), Ludovic Gayer (environnement musical) et Jean Jauvin (conception de la mise en lumière). « Nous sommes sur la même longueur d’onde. »

Les appuis imaginés est un vrai travail d’équipe, toujours en évolution. Le natif de Bretagne s’intéresse de plus en plus au visuel et à la musique : comment les mettre au diapason et rendre la douceur du corps intime ? « Je ne recherche pas de résultat ultime, mais des moments de grâce et surtout, comment les partager – c’est le défi. » En création, on croit parler, on se croit conscientisé, mais on est en fait englué dans notre petit confort chorégraphique. Il faut avoir le courage de quitter ses repères, faire le deuil de la facilité pour s’ouvrir à l’inconnu. » « Ma famille ne comprenait pas la danse et j’ai choisi de partir, affirmant et confirmant ainsi la danse comme choix de vie et si je m’en félicite encore, j’arrive aujourd’hui à un point où je ressens de moins en moins le besoin de briller sur scène », confie Lourdais.

L’interprète chorégraphe n’a plus envie d’être spectaculaire, mais d’avoir du plaisir à partager, il veut retenir quelque chose de plus fondamental de la vie. « Je ne veux plus forcer quoi que ce soit. » Cet état d’abandon, qui fait peut-être partie du processus, lui fait du bien. Il souhaite l’exprimer et l’accepter, tant pour lui que pour les autres, même si l’exercice le fait se sentir extrêmement émotif et vulnérable. « Je suis toujours en mode évolution, le processus que je poursuis est vertigineux, mais ma fragilité fait ma force, elle m’amène une paix, un abandon qui me font retrouver le plaisir de la danse », conclut le chorégraphe.

Les appuis imaginés, du 25 au 28 mars à l’Agora de la danse. www.agoradanse.com

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