Marie-Thérèse Fortin: La Détresse et l’Enchantement, témoigner de la force des femmes

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Vous saviez que la talentueuse comédienne Marie-Thérèse Fortin chantait, mais non qu’elle s’adonnait aussi à la conception de spectacles ? L’actrice, qu’on a beaucoup vue au petit écran ces dernières années, revient au théâtre avec La Détresse et l’Enchantement, un seul en scène inspiré de l’autobiographie posthume de Gabrielle Roy, coproduit par le TNM et le Trident. Entrevue.

« Je pense à adapter à la scène l’autobiographie partielle de Gabrielle Roy depuis longtemps, commence Marie-Thérèse Fortin. Son évocation complexe et si riche de la relation mère-fille, que je retrouve dans tous ses livres, m’a beaucoup touchée et j’ai vite commencé à réfléchir à un montage. » Le voyage initiatique à Londres et en France de la célèbre auteure manitobaine bouleverse en effet la comédienne née en Gaspésie qui trouve dans ce récit l’écho de grandes questions qu’elle se pose. La réalité historique et sociale à laquelle l’auteure de Bonheur d’occasion (1945) a été confrontée marque d’un fer brûlant l’esprit de Marie-Thérèse Fortin : Gabrielle Roy a cherché à s’affranchir de sa réalité d’institutrice franco-manitobaine à qui tout n’était pas acquis – elle a été élevée dans une précarité économique chronique, un contexte qui a néanmoins touché des gens du monde entier. L’ancienne directrice artistique du Théâtre du Trident (1997-2003) et du Théâtre d’Aujourd’hui (2004-2012) ajoute : « D’un autre côté, c’est drôle, je sais que des gens ont été traumatisés par les écrits de Gabrielle Roy à l’école… Alors, j’ai fait une espèce de montage qui nous mène à travers cet incroyable destin de femme. »

Marie-Thérèse Fortin parle alors du projet qui lui tient à cœur à l’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid, depuis longtemps son collaborateur, qui décide d’embarquer dans l’aventure. Le tandem présente son projet en lecture cinq ou six fois au Festival international de littérature (2006, 2007). Depuis, la gagnante du Gémeaux du meilleur premier rôle dans un téléroman pour son travail dans Mémoires vives (2013) a été absorbée par plusieurs téléséries. « Mais là, j’ai le bon âge pour jouer ce rôle dramatique, c’était donc maintenant qu’il fallait bouger… J’ai contacté Anne-Marie Olivier au Trident et Lorraine Pintal au TNM et je les ai convaincues de m’appuyer », dit Marie-Thérèse Fortin, à l’évidence ravie à l’idée de révéler le fruit de ses recherches. Elle s’est livrée, avec Olivier Kemeid, à un pèlerinage à la modeste maison de deux chambres à Petite-Rivière-Saint-François, dans le comté de Charlevoix, où l’auteure passait tous ses étés et écrivait la plupart de ses textes. Ils ont marché dans les sentiers qui entourent son chalet pour s’imprégner de la lumière qu’elle voyait, des chants d’oiseaux qu’elle entendait. Gabrielle Roy a quelque chose de très moderne, puissant, mais suranné dans son écriture, reprend Marie-Thérèse Fortin. Son monde est à la fois près de nous et en même temps c’est une autre réalité : la Manitobaine part pour l’Europe à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, elle a 28 ans, mais on a l’impression qu’elle est encore adolescente tant elle découvre tout de la vie. « C’était comme ça; dans ce temps-là, on manquait de tout et c’est de la grande précarité d’où venait sa famille qu’elle a voulu s’affranchir », rappelle Marie-Thérèse Fortin.

Comme Anne Hébert, Marie-Claire Blais et plusieurs femmes de tête à cette époque, Gabrielle Roy fait le choix de ne pas avoir d’enfant et de se consacrer à l’écriture : « Les rôles étaient campés à cette époque, il était difficile pour une femme d’avoir une vie sociale et artistique… » Son roman Bonheur d’occasion (1945) remporte pourtant le prix du Gouverneur général puis, traduit en anglais, est choisi comme « Book of the Month » par la Literary Guild of America. Hollywood en achète les droits d’adaptation cinématographique et enfin, publié en France par les Éditions Flammarion, il obtient le prestigieux prix Femina en 1947. Malgré le succès venu très vite, Gabrielle Roy a toujours cherché à trouver de l’aide et du soutien, parce qu’elle avait l’obscur sentiment qu’elle n’y arriverait pas très bien. Marie-Thérèse Fortin commente : « Avoir confiance en soi, c’est encore difficile pour les femmes de nos jours, alors en 1930, ça l’était bien davantage… » Gabrielle Roy était parfois prise de catatonie, anéantie. Peut-être était-elle un peu maniaco-dépressive, toujours est-il qu’elle était capable de rester immobile et prostrée jusqu’à ce que quelque chose se passe et elle était très exigeante envers elle-même et envers son écriture. « Notre travail est de décoder toutes les sous-couches de ses textes – il y a un véritable humanisme dans son écriture, sauf qu’elle se livre assez peu. Elle partage ses pensées, mais garde à dessein ses sources secrètes, pour protéger les gens de son entourage », ajoute Marie-Thérèse Fortin. Dans sa grande humanité, elle excusait tout le monde, remarque encore la comédienne, comme si elle parlait d’une proche. Sur la figure stellaire, chérie et étouffante de la mère : « Elle a eu besoin de son amour pour arriver à l’abandonner, elle s’en est voulue, mais elle savait qu’elle devait le faire. » Partir, c’est trahir.

Pour La Détresse et l’Enchantement, Marie-Thérèse Fortin sera seule en scène – ce qui ne semble pas évident au TNM. « Il faut dire que mon personnage est entre ciel et terre; elle marche dans ses souvenirs, se raconte pour mieux écrire et traduire ensuite la vie des petites gens qui n’ont pas voix au chapitre. Quand elle raconte Saint-Henri, c’est un documentaire romanesque. » Marie-Thérèse Fortin et Olivier Keimed se livrent à un travail sensible sur le texte, ils l’abordent comme une partition. Après vient la recherche du ton juste et de l’énergie. La chorégraphe Estelle Clareton se joindra d’ailleurs bientôt à l’équipe dans cet objectif. « Incarner un personnage qui existe, qui a une fonction, une parole, une quête… Je ne sais pas pourquoi ça me bouleverse à ce point, mais c’est ce qui me séduit », confie la comédienne. Le corps cohabite avec la parole, la dit et la contredit en même temps. La Détresse et l’Enchantement rappelle par certains aspects La liste de Jennifer Tremblay, un seul en scène que Marie-Thérèse Fortin a monté avec succès au Théâtre d’Aujourd’hui. « J’aime les personnages qui témoignent de la puissance et de la force des femmes. »

La Détresse et l’Enchantement, au Théâtre du Nouveau Monde du 27 février au 10 mars. www.tnm.qc.ca

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