Gurshad Shaheman / Pourama pourama : Touche-moi, goûte-moi, je me vends au plus offrant

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Le comédien Gurshad Shaheman nous convie à Pourama pourama, un cabaret narratif très spécial et touchant, une succession de trois seuls en scène admirablement écrits où il déshabille l’âme de son personnage et cuisine pour 75 spectateurs. Présenté en première nord-américaine, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dans le cadre du FTA, jusqu’au 31 mai.

Gurshad Shaheman est l’un des lauréats 2017 du volet Hors les murs de la Villa-Medicis – Institut Français, un programme de recherche et de création destiné à favoriser la mobilité à l’international des créateurs. Né en Iran, Français d’adoption, il fréquente la prestigieuse École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille (ERACM) et se fait remarquer au Festival d’Avignon. Il vient d’interpréter Hermione dans Andromaque de Racine, sous la direction de Damien Chardonnet-Darmaillac et participe activement à la scène artistique queer de Bruxelles et de Paris, où il produit ses propres évènements appelées Cabaret dégenré. Gurshad Shaheman manie la plume avec aisance et propose pour sa première incursion en sol nord-américain sa trilogie Pourama pourama, un spectacle initiatique des plus intéressants, qui regroupe les solos Touch Me, Taste Me,Trade Me – et, en sus, un repas iranien.

Il y a, dans l’écriture de Gurshad Shaheman un peu du souffle de celle de Wajdi Mouawad, une analogie soutenue par la construction d’une mythologie personnelle à laquelle l’auteur nous convie, où se télescopent l’Histoire et la vie de famille de tous les jours. La guerre du Liban provoquait le départ de la famille de Mouawad ; la guerre Iran-Irak, la chute du Shah et la révolution islamique qui propulse l’ayatollah Khomeini au pouvoir, celle de Gurshad Shaheman. Dans le premier soloTouch Me, nous découvrons cette période mouvementée de l’histoire vue à hauteur d’enfant et rencontrons les personnages marquants de cette période de la vie de l’auteur interprète : un père dur et silencieux, une mère résignée et tout un gynécée de tantes et de grand-mères. La guerre, la montée de l’islamisme radical est évoquée par la bande : un morceau de l’asphalte encore chaude ramassé par l’enfant à la périphérie d’un trou d’obus, l’éclair noir des tchadors dont ses tantes doivent maintenant s’accommoder. Enregistré, le texte est diffusé dans une des salles du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui où on nous a entraînés (il y aura un lieu par solo) pendant que Gurshad Shaheman tourne comme un fauve en cage. Il fixe le public de ses yeux brillants, son corps n’est que tension, il est aussi expressif qu’un enfant qui souffre dans sa chair de l’amour qu’on lui refuse.Sur l’air de Touch Me de Samantha Fox, l’interprète demande aux spectateursde venir près de lui et de le toucher. Ils ont une minute pour le rejoindre. Sinon, la performance s’arrête aussi sec. La menace conserve au spectacle son rythme et les spectateurs succèdent les uns aux autres. La vengeance est douce au cœur de l’enfant.

Dans Taste me, la seconde partie du spectacle et grâce aux confidences de Gurshad Shaheman, nous vivons avec l’adolescent son rapport pudique au corps, inhérent aux familles conservatrices. La première fois où il ose se doucher sans sous-vêtements, ses premiers émois. Par petites touches, là encore, il évoque l’hypocrisie de la société iranienne, tiraillée entre morale religieuse, sexe, drogue et prostitution. Puis, c’est le passage à l’occident, la découverte et l’assimilation d’une nouvelle culture et les moments comiques qui viennent avec et dont découle le titre du spectacle – Pourama signifie en fait pour un mois, pour un an, et c’est un vers tiré d’une chanson de Patricia Kaas. L’adolescent grandit, découvre qu’il aime les hommes. Et les arts, puisqu’il décide de faire son entrée à l’École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille (ERACM).Avec la frénésie de la jeunesse, Gurshad Shaheman assume son homosexualité. Il y a un poil de provocation dans la sensualité de l’interprète. Quand il sert de la vodka et ondule au son de la musique, on dirait que ce sont les encore les ultra religieux iraniens qu’il toise : « Comme toutes les femmes de la famille, je cuisine à merveille » répète-t-il à quelques reprises en nous prépare sa recette d’élection.

Dans la troisième et dernière partie Trade Me, nous retrouvons le performeur dans un espace fermé par des paravents translucides, qui affiche tous les signes d’un endroit réservé aux rencontres tarifées. « Je ne suis pas capable de dire non » répète ponctuellement l’auteur interprète pour expliquer le glissement de ses activités. Sur toile de fond de voyages et d’amants internationaux, Gurshad Shaheman expérimente la différence et l’après septembre 2001. Là aussi, les spectateurs sont invités à jouer au voyeur et à aller vivre un court spectacle privé avec le performeur et ils se suivent les uns aux autres, tenaillés par la curiosité. Derrière cette auto fiction, on comprend aisément  qu’il est aussi question de la probité de l’artiste et du devenir de l’art. Gurshad Shaheman prend le temps d’installer son le rythme de son spectacle et ça fonctionne – l’audience reste suspendue à son récit pendant plus de quatre heure et demi. L’expérience tient du théâtre, de l’installation sonore, du stand up et de la performance. Le spectacle laisse un petit gout amer mélancolique mais pas désagréable, loin de là. C’est rétrospectivement à l’édification de la sensibilité d’un artiste que nous assistons, avec tous ses tenants et aboutissements.

Pourama pourama, de Gurshad Shaheman est présenté en première nord-américaine,au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dans le cadre du FTA, jusqu’au 31 mai.

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