Concours de circonstances (Critique de concert)

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25 novembre, 2021

Annoncé d’abord l’été dernier dans notre rubrique Nouvelles de l’industrie, suivi d’un rappel dans la section jazz d’octobre, le Concours international de composition de grand ensemble de jazz Sophie Desmarais vient tout juste de couronner ses deux premiers lauréats. En effet, deux grandes formations jazz ont joué les œuvres gagnantes lors d’un concert à grand déploiement tenu à la Salle Claude-Champagne de la faculté de musique de l’Université de Montréal.

Enrôlés pour la cause, le Big Band de jazz de l’U de M et l’Orchestre national de jazz de Montréal (ONJ) se sont divisés les honneurs de cette soirée, la seconde formation entamant une résidence d’un an dans cet établissement scolaire.

Petit fait inédit à remarquer : les chefs attitrés de ces ensembles, Ron Di Lauro pour le premier et Jean-Nicolas Trottier pour le second, ont dirigé l’orchestre de l’autre dans l’une et l’autre des parties de copieux programme double..

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Outre un entracte assez rapide pour passer d’un groupe à l’autre, la soirée a pris les allures d’un marathon, le rideau se levant peu après 19 h 30 pour finalement descendre vers 22 h. Pour couronner le tout, l’ONJ a bouclé sa prestation avec une copieuse pièce de résistance, soit la relecture intégrale de la suite Black Brown and Beige de Duke Ellington, d’une durée de plus de trente minutes.

Le concours, pour sa part, comportait deux volets, le premier s’adressant aux compositeurs et compositrices aux études, le second, dit « ouvert », signifiant les non étudiants, donc les gens de métier. Di Lauro a ouvert le bal avec sa formation en interprétant l’œuvre gagnante de la première catégorie, Unknown Knowns d’Eliana Fishbeyn. Ce morceau, de la plume d’une candidate de second cycle à la Manhattan School of Music, s’inscrivait parfaitement dans un registre d’écriture orchestrale de jazz de notre temps, celle-ci caractérisée par des harmonies soignées et un lyrisme indéniable, souligné par l’emploi purement instrumental d’une voix féminine. En cours de route, un solo de saxo alto s’est fait entendre, créant une légère diversion dans une partition très écrite. De toute évidence, l’univers sonore de cette musicienne recoupe ceux de deux compositeurs de jazz importants qui ont vraiment tracé la voie dans cette veine impressionniste, le trompettiste Kenny Wheeler (1930-2014) et Maria Schneider (1960-   ). Tout aussi habile que ce morceau ait été du point de vue conceptuel, il lui manquait quelque chose, par exemple un peu plus de nerf ou de tension dans sa manière de développer ses matériaux.

Orchestre national de jazz de Montréal (Photo: R. Cole)

Alors que les honneurs revenaient au Big Band maison de présenter l’œuvre gagnante de la catégorie étudiante, l’ONJ, en seconde partie, amorça avec l’autre heureux élu, pièce dont le titre plutôt saugrenu de Dance of the Pickle était tout aussi inusité que la composition même. L’écriture fragmentaire alternait dans les premières minutes entre des solos de batterie et des réponses des différentes sections, produisant ainsi une discontinuité dans la trame musicale. On aurait dit que le compositeur, un certain Thomas Haines du Royaume-Uni, essayait de trouver un fil conducteur dans son œuvre sans vraiment y arriver. Il tenta de nombreux détours, dont quelques passages laissés pour des solos improvisés, avant de terminer la pièce de manière assez abrupte, comme s’il avait épuisé ses idées et décidé tout simplement de jeter l’éponge.

Quant à la participation au concours, elle a été somme toute modeste, surtout dans le volet étudiant qui n’a reçu que six soumissions — l’autre volet totalisant 29. Di Lauro dans un entretien suivant le concert s’est dit un peu déçu de la réponse, pas juste à cause du nombre, mais aussi par une absence de propositions québécoises ou canadiennes. « Aucun étudiant au pays n’a soumis, dit-il, mais notre première lauréate a été la première à me contacter, très peu de temps après l’annonce. » Cela dit, il ne faut pas s’imaginer qu’une première édition d’un concours attire une ruée de candidats, mais avec le don d’ubiquité des médias sociaux où la nouvelle se diffuse en un temps éclair, on dispose tout de même des outils nécessaires pour mener une campagne publicitaire susceptible de rejoindre une communauté musicale disséminée aux quatre coins du monde. Notons en passant le jury, comptant six membres, dont trois noms bien connus à Montréal, soit Jean-Nicolas Trottier, Marianne Trudel et Christine Jensen. De conclure Di Lauro : « En Europe, il existe un concours du même genre qui dit recevoir autour de deux cents soumissions. Si on en avait une centaine, je serais bien heureux. »

Pour revenir à la prestation du Big Band universitaire en début de soirée, le programme comportait d’autres œuvres étudiantes, plus précisément de diplômés récents, les unes tout aussi compétentes que les autres, chacune ayant son petit cachet, mais aucune se démarquant vraiment. Pour ce spectateur, la fréquentation de ces concerts est une belle occasion pour partir à la découverte de jeunes talents prometteurs. Signalons, entre autres, une batteuse qui avait certainement la frappe requise pour propulser un grand ensemble, ou la saxophoniste baryton qui montrait un potentiel indéniable comme soliste, sans oublier le guitariste, qui a offert le solo le plus enlevant de cette partie de concert.

Au moment d’arriver à la pièce de résistance, la suite ellingtonienne, le public avait déjà plus de 90 minutes de musique dans les oreilles, alors une certaine lassitude commençait à se faire sentir, du moins chez ce témoin. Créé en 1943 au Carnegie Hall en 1943, Black Brown and Beige comporte neuf tableaux répartis en trois blocs égaux, chaque triade chapeautée par l’une des couleurs de son titre. Au fil des ans, le compositeur avait repris l’un ou l’autre des morceaux de cette œuvre concertante ambitieuse, y allant même d’une nouvelle version intégrale 15 ans plus tard avec le concours de la grande chanteuse gospel Mahalia Jackson. Dans cette version, Ellington avait modifié l’une des pièces instrumentales de l’original, son célèbre hymne Come Sunday, auquel il avait ajouté des paroles pour son invitée. C’est justement cette version plus récente qui a été jouée par l’ONJ, les autres pièces étant toutes de la suite originale. Si Jackson est inégalée dans sa prestation, il faut tout de même reconnaître la note d’authenticité que nous donnait Ranee Lee dans cette pièce, tout comme l’autre numéro chanté, simplement intitulé The Blues.

Si le son de l’orchestre de Maestro Ellington était unique, sinon inimitable, l’ONJ l’a quand même retrouvé par moments, surtout en ce qui concerne la section des bois avec ses quatre saxos et une clarinette harmonisés de manière à le saisir dans son essence. N’oublions pas l’usage des différentes sourdines pour les trompettes et trombones, lesquels évoquaient les timbres vocaux rauques et exotiques qui ont rendu la musique du Duke si distinctive en son temps, mais qui ont presque disparu complètement dans les techniques d’écriture du jazz orchestral de l’après swing. Notons en terminant, la présence du bassiste Ira Coleman, musicien américain d’expérience qui, depuis l’automne, fait partie du corps professoral de l’Université McGill. Un développement intéressant… et nous y reviendrons l’an prochain dans notre section jazz.

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A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

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