La question raciale : en faire abstraction dans le choix des distributions

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Il n’y a pas si longtemps, les compagnies d’opéra ne trouvaient rien à redire contre des chanteuses et chanteurs de couleur interprétant des rôles de personnes de couleur. En 2008, par exemple, l’Opéra de Montréal accueillait sur scène la soprano japonaise Hiromi Omura sous les traits de la geisha Cio-Cio San. Quelques années plus tard, en 2013, dans une production de l’Opéra de Québec, c’est la soprano d’origine coréenne Yunah Lee qui avait été choisie pour interpréter le personnage.

D’aucuns pourraient craindre que ces artistes soient cantonnés dans un certain type de rôles et puissent difficilement en sortir. Ils peuvent toujours se rassurer en se rappelant la carrière de la grande Leontyne Price. Dès les années 1960, elle avait donné la preuve qu’une chanteuse noire n’était pas condamnée à incarner indéfiniment Aïda, une princesse éthiopienne, sur les plus grandes scènes du monde. Son talent et son aura lui avaient permis de se faire connaître dans bien d’autres rôles verdiens qui, à l’époque, étaient encore et toujours attribués à des chanteuses blanches. Certes, les obstacles persistent, mais les mentalités continuent d’évoluer dans le bon sens. Pour preuve, en 2019, l’Opéra de Paris a fait confiance à la jeune Sud-Africaine Pretty Yende pour chanter Violetta Valéry dans sa production de La Traviata. 

C’est dire si, aujourd’hui, les maisons d’opéra adoptent de nouvelles pratiques. Pour beaucoup d’entre elles, la couleur de peau n’est plus un facteur déterminant dans le choix de la distribution, les anglophones appelant cela colour-blind casting. En d’autres termes, la race ne fait plus partie de l’équation. Cela ne veut pas dire pour autant que les chanteurs non blancs abondent dans des rôles typiquement « blancs », c’est-à-dire dénués de toute forme d’exotisme ou d’orientalisme. Néanmoins, leur présence parmi la foule de candidats qui se destinent à une carrière lyrique se fait davantage ressentir.

Afin de rectifier des décennies d’injustice et d’inégalité en matière de contrats, il est plus que temps que les personnes de couleur aient les mêmes droits sur l’ensemble du répertoire et des rôles à l’opéra. Dans un article paru dans le New York Times, le critique musical Anthony Tommasini raconte son expérience lors de l’édition 2012 du festival Glimmerglass. Au programme cette année-là, il y avait, entre autres, une production d’Aïda dans laquelle une chanteuse noire interprétait le rôle-titre et – fait rarissime – un chanteur noir incarnait Radamès. Ainsi, pour une fois, la différence raciale cessait d’être un révélateur, parmi d’autres, des oppositions insurmontables qui traversent l’opéra. Pour Tommasini, cette relecture d’Aïda renvoyait bien plus aux conflits incessants qui meurtrissent le Moyen-Orient et qui opposent, plus souvent qu’on ne le croit, différents courants d’une seule et même religion (« Colorblind Casting Widens Opera’s Options », New York Times, 21/12/2012).

L’indifférenciation des chanteurs d’opéra selon la couleur de peau a toutefois ses limites. Si le choix d’une artiste asiatique pour incarner Mimi dans La Bohème de Puccini est bienvenu, que dirait-on si aujourd’hui une artiste blanche interprétait le rôle de Cio-Cio San ? L’Opéra de Montréal pourrait-il, comme il l’a fait en 2015, faire appel à la soprano américaine Melody Moore, vêtue d’un kimono et maquillée de blanc ? Attention, terrain glissant !

Aujourd’hui, certains opéras du répertoire, qui ont longtemps fait les choux gras des compagnies lyriques, sont menacés d’exclusion parce qu’ils abordent de trop près la question raciale ou, plus largement, la question de l’étranger. À la liste de ceux que nous avons déjà mentionnés s’ajoutent Turandot de Puccini, dont l’action se déroule dans la Chine impériale, Otello de Verdi, dont le personnage principal est un Maure, ou encore L’enlèvement au sérail et La flûte enchantée de Mozart. Bien que l’on puisse regretter le fait qu’une artiste asiatique figure trop souvent dans un rôle comme celui de Madame Butterfly, on peut aussi comprendre qu’elle soit la seule à pouvoir le faire. De la même manière, à l’heure des dénonciations de blackface, on ne saurait accepter qu’un chanteur blanc se maquille le visage en noir pour ressembler à Otello.

Pour les maisons d’opéra, l’idée n’est donc pas de faire totalement abstraction de la question raciale dans la manière d’engager des chanteurs, mais plutôt d’être conscient des enjeux entourant le racisme dans le milieu de l’opéra et dans les opéras eux-mêmes. Non pas colour-blind casting, mais colour-conscious casting, diraient encore les anglophones. Cela passe notamment par une relecture des œuvres et des mises en scène plus sensibles aux questions d’appropriation culturelle. Dans son adaptation télévisée de La flûte enchantée (1975), Ingmar Bergman n’a pas hésité à retirer les propos racistes entourant le personnage de Monostatos qui, parce qu’il est noir, est le Mal incarné. Que dire aussi des opéras comme L’enlèvement au sérail, très appréciés à l’époque de leur création car très imprégnés de l’Orient ? Depuis, l’engouement est retombé. Nombreux sont ceux qui pensent que l’exotisme ostentatoire n’a plus sa place sur scène. Même si elle ne plaît pas à tous, cette prise de conscience des enjeux de race et de culture est peut-être l’occasion de remettre au goût du jour un certain nombre d’œuvres du grand répertoire que l’on considère encore comme intouchables.

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