Critique: L’Orangeraie, une première mondiale plutôt décevante

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On l’attendait depuis un an et la voilà enfin, la création de l’opéra L’Orangeraie du compositeur libanais Zad Moultaka sur un livret de Larry Tremblay. Après avoir dû reporter le projet initialement prévu en octobre de l’année dernière, la compagnie lyrique contemporaine Chants libres avait opté, en janvier 2021, pour un “prélude à l’opéra” d’une trentaine de minutes. Le 19 octobre dernier, elle a pu mettre un terme à toutes ces péripéties et signer sereinement sa première production de la saison.

Mise en scène par Pauline Vaillancourt, co-fondatrice et directrice artistique de Chants libres, L’Orangeraie de Moultaka, basé sur le roman éponyme de Tremblay, raconte l’histoire d’un drame familial sur fond d’attentats impliquant des enfants martyrs. Malgré l’intrigue, qui soulève des enjeux importants et se déroule sur deux continents différents, l’opéra reste dans le registre de l’intime avec deux frères jumeaux qui se demandent qui de l’un ou de l’autre va se faire exploser. On poursuit encore dans le même registre sur le thème de l’identité lorsque Amed, qui a échangé son nom avec son frère Aziz pour éviter de devoir porter lui-même la ceinture d’explosifs, se retrouve en Amérique du Nord à jouer le rôle de Sony, un autre enfant pris dans l’engrenage de la guerre.

Les décors et la mise en scène, très dépouillés, renforçaient cette atmosphère très intimiste. Il y a certes une justification à tous ces choix, mais on sentait bien que les moyens du bord étaient limités. Quelques amas de pierres servaient de décors, le reste est projeté sur grand écran: une montagne au loin, sur la droite, qui ressemblait un peu trop à un fond d’écran d’ordinateur, un ciel étoilé comme il en existait déjà sur nos écrans de veille dans les années 1990, mais pas d’oranges ni d’orangers et encore moins d’orangeraie. Le tout semblait extrêmement figé, non seulement les “vidéos” qui étaient en réalité des images fixes, la majeure partie du temps, mais aussi les chanteurs qui restaient là, presque immobiles, assis ou debout. Serait-ce en raison de la Covid-19?

Côté musique, l’orchestration est bien songée. Des motifs entonnés par les cuivres ressortent puissamment de l’orchestre et génèrent toute la tension du drame qui est en train d’avoir lieu. Quelques influences orientales se font aussi entendre lorsque Amed est rendu en Amérique (évocation de son lointain passé, certainement). Mais ce qui reste en mémoire, ce sont les dialogues mis en musique, ce sont ces récitatifs qui se ressemblent énormément et que l’on a fini par bien intégrer à la fin du spectacle. En cela, les récitatifs de Mozart, de Rossini ou l’écriture de Debussy pourraient être accusés des mêmes travers. Sauf qu’ici, le style récitant de Moultaka se résume à la plus simple expression musicale qui soit : la répétition d’une même note, sur un rythme qui épouse le texte, et une note différente en guise de cadence, souvent d’un intervalle de quarte augmentée lorsque celle-ci est ascendente. Malgré cette simplicité apparente et quelque peu lassante, on ne peut pas dire que le compositeur a été tendre avec ses interprètes.

Le contre-ténor Nicholas Burns, incarnant Amed, s’en est bien sorti dans l’aigu, mais le registre nous a semblé excessivement grave par moments, à la fois pour son type de voix et face à l’orchestre omniprésent. La même chose peut être dite de la mère des deux enfants, Tamara, interprétée par la soprano Nathalie Paulin, assez bonne dans l’aigu mais plombée par un registre grave qui donnait à sa voix un trop grand poids. Arthur Tanguay-Labrosse, dont la voix de haute-contre allait plutôt bien avec le rôle de l’enfant et frère-jumeau Aziz, avait la mine basse sur sa photo dans le programme… un peu à l’image de sa prestation, assez moyenne et mal assurée. Le meilleur de la distribution – et de loin – était le baryton Dion Mazerolle. Avec Nicholas Burns notamment, il était l’un des rares chanteurs à projeter sa voix au-delà de la première rangée et a remarquablement incarné le personnage autoritaire de Soulayed, chef terroriste d’un village voisin. Les difficultés techniques et la tessiture aiguë étaient bien là, mais elles étaient tout à fait à sa mesure. C’est d’ailleurs lui qui, recevant les applaudissements la main sur le cœur, a été le plus ovationné. À noter, une fois n’est pas coutume, que le public ne s’est pas levé pour saluer cette première mondiale, qui est aussi la dernière de Pauline Vaillancourt à la tête de Chants libres.

En reprise les 20 et 21 octobre, à 20h, au Monument National (Montréal) et, les 5 et 6 novembre, au Diamant (Québec). Un tournage et une présentation numérique sont également en préparation.

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la médiation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. Membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et chargé de cours à l’Université de Sherbrooke. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

Un commentaire

  1. Je vous trouve bien sévère avec cette production. Bien sûr, Chants libres n’a certes pas les mêmes moyens que l’opéra de Montréal pour créer des décors grandioses, bien que Mme Vaillancourt a toujours opté pour des scénographies minimalistes laissant toute la place aux interprètes.

    Pour ma part, j’ai trouvé cette production très touchante voire bouleversante. J’ai lu le roman, vu l’adaptation théâtrale et je trouve que le mode opératique ajoute beaucoup d’intensité et de caractère dramatique à l’histoire inventée par Larry Tremblay. Comme c’est la dernière ce soir à Montréal, j’espère que les spectatrices et les spectateurs de Québec sauront mieux apprécié cette production.

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