Le 22 novembre dernier, à l’occasion de la première d’une série de trois représentations à la salle Wilfrid-Pelletier, Jenůfa faisait son grand retour au programme de l’Opéra de Montréal. La compagnie n’avait plus produit cette œuvre depuis 1997, a rappelé le nouveau directeur général Jean-Pierre Primiani en préambule de la soirée ; l’occasion donc, pour beaucoup d’auditeurs, de découvrir la musique de Leoš Janáček, son sens de la mélodie et son écriture orchestrale. Dommage que cet opéra n’ait pas fait salle comble, alors qu’il le mérite amplement.
Le compositeur tchèque fait indéniablement partie des très grands à s’être attelé au genre de l’opéra. Notre méconnaissance de la langue n’a en rien affecté notre appréciation des lignes vocales, admirablement fluides. D’évidence, la musicalité des mots ont inspiré Janáček dans son choix des rythmes et des contours mélodiques. Résultat : une élocution naturelle, à la manière d’une déclamation, qui n’était pas sans rappeler l’approche singulière de Debussy dans Pelléas et Mélissande, que l’on peut considérer comme le parfait équivalent français sur ce point précis. Encore fallait-il avoir des chanteurs capables de rendre justice au parler de Jenůfa.
Le ténor lituanien Edgaras Montvidas, dans le rôle de Laca, a été exemplaire en termes de diction et de phrasé. Sa voix était puissante, expressive, et son timbre a maintenu son éclat sans faiblir. Isaiah Bell a, lui aussi, été pleinement investi dans son personnage (Števa). Bien que moins brillant dans l’aigu et moins mordant sur les consonnes, il a fait une prestation tout à fait honorable. Avoir deux ténors dans deux rôles de premier plan est un fait rare, alors la comparaison est inévitable.
La présence d’interprètes est-européens, idéalement tchèques, ou bien aguerris dans les langue slaves, aurait certainement donné meilleure satisfaction. Si la soprano française Marie-Adeline Henry (Jenůfa) a cherché à restituer la langue le plus fidèlement possible, elle est restée néanmoins en surface, au niveau purement phonétique. À la fin du deuxième acte, lorsque son personnage apprend la mort de son bébé, on n’a senti aucun changement de ton, aucun tressaillement intérieur. Sa voix possédait une belle rondeur, son legato était généreux, mais il n’y avait pas de vraie concordance avec le drame qu’elle était en train de vivre (la faute aux sur-titres, car on comprenait tout ce dont il était question). De son côté, Katarina Karnéus (Kostelnička) a souffert des mêmes lacunes. Son annonce de la mort de l’enfant à sa belle-fille est passé presque inaperçu tant les paroles étaient énoncées sans conviction et sans relief. Or, le style déclamé ne laisse pas de place aux approximations. La mezzo-soprano suédoise a eu une bonne présence scénique, la tessiture du rôle convenait bien à son profil, mais l’exécution de la plupart des aigus a manqué de finesse.
Dans Jenůfa, Janáček a le don de faire réagir l’orchestre aux moindres fluctuations dramatiques, ce qui rend la partition très vivante et pleine de rebondissements. On s’est donc régalée de cette musique inventive, orchestralement plus proche de Wagner que de Debussy, en réalité, et en aucun cas consensuelle ou automatique comme certaines formules bien rodées de l’écriture opératique. Elle exigeait ainsi de l’Orchestre métropolitain un travail de précision, une attention particulière au détail, ce qui fut le cas à quelques exceptions près (les violons et les cuivres n’ont pas été tout le temps irréprochables quant à l’homogénéité sonore de leur section respective). Nicole Paiement a dirigé les musiciens d’une main ferme, mais les grands gestes, certes utiles pour les choristes reculés sur la scène, ont été une source de distraction du point de vue du parterre.
L’Opéra de Montréal avait longuement insisté sur la mise en scène du réalisateur Atom Egoyan, dont le regard allait pouvoir éclairer le sujet de l’opéra. Un sujet supposément « intemporel » qui reste quand même très connoté à la culture traditionnelle slave : l’absolue nécessité du mariage, le choix d’un bon parti, l’amour souvent absent de l’équation, l’honneur de la famille, auxquels il faut ajouter la souffrance et la misère…
La vision du cinéaste ne nous a pas aidé à y voir plus clair, malheureusement. Sur le plan visuel, la production a été encombrée d’une plateforme plus petite que la scène, comme une sorte de scène sur la scène, qui réduisait d’autant l’espace et les déplacements des chanteurs, contraints dans leurs mouvements. On ne saurait comprendre le motif de cette plateforme, bien honnêtement. De plus, l’amplification ostentoire (du jamais-vu, à ce niveau-là) incitait les solistes à prendre place sur un point prédéfini, légèrement sur la gauche, où ils ou elles savaient que leur voix allait le mieux être diffusée. Ça a non seulement rendu la disposition des personnages très prédictible, comme attirés vers cette zone de prédilection, mais aussi créé de fortes disparités de volumes entre chanteurs qui, parfois, étaient mal orientés par rapport aux micros. Dans le dernier acte, l’aveu du meurtre de l’enfant par Kostelnička devant une assemblée de villageois n’a pas été bien préparé visuellement en amont. Certes, l’enchaînement des péripéties paraît abrupt et le livret de Janáček, mal ficelé à ce moment-là, mais toute mise en scène devrait pouvoir atténuer les éventuelles maladresses du librettiste.
Les décors sombres avaient plus en commun avec des films de science-fiction que le monde rural dans lequel est censée se dérouler l’action. Le fameux moulin dont la famille Buryja est propriétaire avait complètement disparu. À la place, il y avait une moitié de sphère, qui ressemblait étrangement à un bagel géant qu’on aurait déjà entamé. Les costumes de Debra Hanson, bien confectionnés, nous ont au moins donné le sentiment que nous étions à la campagne.
Le lecteur l’aura compris, la musique de Janáček vaut assurément le détour. Et c’est ce que l’on préfère retenir. Le rôle de l’Orchestre métropolitain, ainsi que la rigueur du texte original n’auront jamais paru aussi essentiels que sur cette production.
Prochaines représentations, les 27 et 30 novembre, à la salle Wilfrid-Pelletier. Billets disponibles sur le site web https://operademontreal.com/programmes/jenufa

