Teiya Kasahara : Métamorphoser l’opéra

0
Advertisement / Publicité

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Mieux connu pour avoir créé et interprété The Queen In Me, Teiya Kasahara se joue des canons de l’opéra pour critiquer l’exclusion des voix marginalisées dans l’industrie de l’opéra. Soprano colorature de formation, Kasahara s’est fait connaître dans le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée, mais a récemment exploré un répertoire plus intense et dramatique, interprétant notamment Cio-Cio San dans Madama Butterfly et le role titre dans Salome. En 2020, Kasahara est devenu viral sur Internet et les réseaux sociaux en se faisant passer pour la « soprano Balcon » qui chantait du répertoire connu de tous depuis son propre balcon à Vancouver.

Toutefois, la classification de la voix de soprano et les rôles féminins qui l’accompagnent n’ont jamais semblé tout à fait adéquats pour Kasahara.

À l’âge adulte, Kasahara a pleinement affirmé son identité transgenre. Contrairement aux personnages traditionnellement féminins, fragiles et gracieux du début de sa carrière, Kasahara n’a pas froid aux yeux, ne mâche pas ses mots et n’est manifestement pas féminin. L’artiste porte des survêtements aux répétitions et a un très beau souvenir des cheveux courts et ébouriffés qu’il portait enfant dans les années 1990.

À la suite d’une profonde réflexion, Kasahara a récemment décidé de prendre de la testostérone qui, s’il s’agit d’une forme de traitement d’affirmation de genre, peut parmi d’autres changements transformer le registre vocal.

Il lui a fallu beaucoup de temps pour se sentir prêt et accepter les changements que la prise de cette hormone mâle pouvait entraîner dans sa vie et sa carrière. « Il était hors de question pour moi de prendre de la testostérone [en début de carrière]. C’est une option que je me suis toujours refusée parce que je savais que ma voix en serait modifiée. »

Project T: A Mixtape en spectacle. Photo : Sean Salamon

Après maintenant presque deux mois de ce traitement hormonal, Kasahara remarque de légers changements dans sa voix. Avec le temps, ses cordes vocales s’épaissiront et sa voix deviendra plus grave, ce qui le contraindra à abandonner son identité de soprano colorature. Pour un chanteur, il peut s’agir d’une perspective terrifiante. « Ma voix est liée non seulement à mon identité, mais aussi à mon gagne-pain, ma carrière, mes perspectives professionnelles. Alors il n’en était pas question jusqu’à ce que […] Je ne sais pas. » Il est évidemment rare que la décision de bouleverser sa vie se présente d’un coup. À un moment, le processus devient tout simplement inévitable. « Je voulais prendre [de la testostérone]pour affirmer davantage mon identité transmasculine. Ma voix va changer, mais ma volonté et cette vérité sont plus fortes et plus importantes qu’une carrière d’opéra. »

La préparation à la transition est essentiellement « un travail de préparation au deuil, à la perte ou au changement », confie l’interprète. Plus que le son de sa voix, Kasahara adore la sensation d’incarner un rôle et craint que la modification de son registre vocal modifie aussi l’« expérience corporelle complète et viscérale » et la joie immense que le chant lui procure.

Pourtant, le risque de souffrance n’est pas suffisant pour lui faire renoncer à sa véritable identité. « Le deuil est en fait une manifestation d’amour, déclare Kasahara. J’ai perdu mon père il y a environ 21 ans. Mon chagrin est toujours présent, mais il se transforme. […] J’ai de la peine parce que je ressens tellement d’amour. »

Kasahara continue de se préparer au premier grand changement de son registre prévu trois mois après le début de la prise de testostérone et prend plaisir à explorer les possibilités de sa voix durant cet entre-deux.

Dans Inferno. Photo : Lindsey Blane

« Je m’amuse à chanter le répertoire des ténors, confie-t-il. J’ai évidemment une bonne voix de poitrine. Nous avons tous naturellement une voix de poitrine et une voix de tête. Je chante avec ma voix de tête, comme une soprano, 99 % du temps. Maintenant, je modifie ce pourcentage en me consacrant à 70 % à ma voix de poitrine. »

« J’ai beaucoup aimé explorer ce que les couleurs [d’une soprano] offrent par rapport aux sons d’une voix de ténor. N’importe quel être humain peut chanter comme il le veut. La caractéristique de l’opéra, ce sont les catégories : “voici une soprano, voici un ténor”.»

Avec Lucas Silveira dans l’épisode 3 de
Project T. Photo : Mel Carroll

Kasahara continue d’expérimenter sa voix et de partager ses expériences avec sa série de vidéos auto-ethnographiques, Project T. « Je sens que partager mon histoire peut aider. J’ai envie de normaliser l’idée que nous sommes tous en transition. Même une personne cisgenre change, évolue, se transforme. […] Il y a du beau dans tout ça. »

« Pendant 20 ans, j’ai eu une merveilleuse carrière avec cette voix, conclut-il passionnément. J’ai hâte de découvrir ce que les 20 prochaines années me réservent. […] Je peux choisir de faire tout ce que je désire. »

Plus d’info sur Project T au www.teiyakasahara.com.

Traduction : Véronique Frenette

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Partager:

A propos de l'auteur

Hal Kowalewski is an editorial assistant for La Scena Musicale. They have a BA in Sociology from the University of British Columbia, where they researched queer and social economic theory. They are a resident of Vancouver and edit La Scena West.

Les commentaires sont fermés.