Iván Fischer : Un visionnaire à Budapest

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Orchestre du Festival de Budapest (OFB) est une anomalie parmi le groupe des dix meilleurs ensembles au monde. Si les orchestres de Vienne, de Berlin, d’Amsterdam ou de de Chicago sont en activité depuis plus de cent ans, l’OFB, lui, n’a vu le jour qu’ en 1983, lorsque Iván Fischer, son directeur musical actuel, l’a cofondé avec le chef d’orchestre et pianiste hongrois Zoltán Kocsis. Mais ce n’est pas seulement sa relative jeunesse qui le classe à part. Dans un monde où les orchestres sont encore souvent gérés de manière hiérarchique, l’OFB place ses musiciens au centre de ses préoccupations. Sous la direction de Fischer, ce sont les ambitions artistiques des interprètes qui inspirent la programmation novatrice de l’ensemble.

Fischer

Photo : Marco Borggreve

Après plus de quarante-deux ans d’expérience, l’OFB continue de s’affranchir des traditions. Les musiciens travaillent à la pige, incluant un noyau dur d’environ 70 membres permanents et un second cercle d’interprètes engagés régulièrement. Les programmes de saison sont riches et variés. Le répertoire orchestral fondamental, souvent joué aux côtés d’œuvres majeures de compositeurs contemporains, est présenté au Müpa Budapest, une salle de concert à l’acoustique exceptionnelle inaugurée en 2005, à 20 minutes du centre-ville de Budapest en tramway, le long du Danube.

Ce vaste répertoire, également entendu dans d’autres villes de Hongrie, constitue le cœur des nombreux concerts de l’orchestre à l’étranger. En novembre, l’OFB s’est produit à Paris, Vienne et Cologne et en décembre, à Baden-Baden. Il ira à Toronto, Boston et New York en février, à Milan et Berlin en mars, à Amsterdam, Bruges et dans plusieurs villes d’Espagne en mai et terminera sa tournée à Bad Kissingen en juin.

Pour la plupart des orchestres, jouer son répertoire à la maison et en tournée serait amplement suffisant. Mais l’OFB voit plus loin. Revenant sur l’histoire de son orchestre, Fischer explique : « Il y a eu beaucoup de changements; en fait, nous évaluons constamment les innovations possibles et ne poursuivons dans cette voie que si elles sont concluantes. L’élargissement du répertoire à d’autres activités que les concerts d’œuvres orchestrales est resté une priorité. Nous développons notre ensemble baroque, notre groupe de musique folklorique, nous chantons régulièrement et nous avons récemment commencé à travailler de la musique improvisée. Le fait d’avoir l’avis des musiciens arrive naturellement, car nous adoptons volontiers leurs centres d’intérêt. Lorsque j’ai appris que deux d’entre eux étaient d’excellents danseurs de tango, je leur ai proposé d’inclure une prestation de danse à un programme de concert. »

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Iván Fischer et l’Orchestre du Festival de Budapest. Photo : Ákos Stiller

Il en résulte des séries de concerts inspirées par certains talents particuliers et qui sont aussi essentielles à l’activité première de l’orchestre. « Par exemple, le cycle de concertinos met en valeur un orchestre de chambre dirigé par le violon solo et avec des membres de l’orchestre comme solistes », fait remarquer Fischer. Ces concerts ont lieu dans l’un des édifices les plus prestigieux de Budapest, la salle principale dorée de l’Académie Liszt, un joyau Art nouveau. En juin 2025, j’ai eu le plaisir d’assister à un concert de cette version réduite de l’OFB dans un programme incluant une symphonie de Haydn, le Concerto pour violoncelle no 1 de C.P.E. Bach
et l’Idylle de Janáček. Un moindre nombre de musiciens offre aux interprètes et au public
l’occasion d’explorer un répertoire souvent absent du répertoire des grands ensembles.

Ainsi, la programmation de l’OFB se rapproche encore davantage de ce que Fischer considère comme une priorité de l’orchestre, servir la communauté. Il arrive que l’OFB aille dans les écoles et les hôpitaux pour rejoindre des personnes ne pouvant pas se rendre dans une salle de concert. Pendant la pandémie, l’orchestre a notamment donné des sérénades dans les rues de Budapest. Lors de concerts informels à minuit, des poufs sont installés parmi les musiciens pour une expérience musicale immersive. La série de « Concerts cacao » pour enfants propose des tasses fumantes de chocolat chaud et, depuis 2015, des représentations adaptées aux personnes autistes.

Fischer

Char de l’OFB à Budapest, 2021

Fischer souligne qu’il n’a pas créé l’OFB pour montrer la supériorité de celui-ci sur les autres ensembles, mais pour permettre à ses musiciens de partager leur joie de faire de la musique. « Jouer de façon personnelle, c’est jouer plus librement, explique Fischer. Par exemple, on remarque que le rythme reste figé dans la plupart des orchestres : en effet, les musiciens sont formés pour jouer des croches ou des doubles croches, mais rien entre les deux. Or, certaines mélodies résonnent de manière plus personnelle si l’on étire ou accélère une note par endroits. Nous encourageons cette liberté. Cela ne fonctionne que si les musiciens découvrent leur propre voix et sont autorisés à jouer avec le cœur. » 

Ce type de flexibilité s’étend au-delà des aspects techniques de la pratique musicale et touche au fonctionnement global de l’orchestre. Contrairement à la structure rigide et syndiquée de la plupart des ensembles européens et nord-américains, les musiciens de l’OFB sont des travailleurs autonomes – même si le nombre important de concerts et de tournées laisse supposer qu’ils occupent ainsi un emploi à temps plein. Fischer critique ouvertement les syndicats, qu’il juge souvent trop protecteurs envers les musiciens en fin de carrière, au détriment des intérêts musicaux de l’orchestre. « Les syndicats ont une fonction très noble : ils défendent les musiciens, admet-t-il. Mais parfois, ils se trompent : en imposant des règles et des limites strictes, ils brident la créativité des musiciens. J’aime au contraire promouvoir les qualités individuelles des musiciens, souvent atypiques. J’espère qu’un jour les syndicats comprendront qu’il est certes louable de défendre le bien-être des musiciens, mais qu’ils doivent aussi défendre leurs ambitions artistiques individuelles. »

L’OFB au concert pour la paix, place des héros, Budapest, 2024

De telles opinions créeraient certainement des remous en Amérique du Nord, où l’on a vu des grèves à l’Orchestre symphonique de Vancouver en 2025, des troubles au Metropolitan Opera lors du confinement lié à la pandémie et une suspension des activités pendant sept semaines à l’Orchestre symphonique de Chicago en 2019. En Hongrie, au moment de fonder l’OFB, Fischer évoluait dans un contexte bien différent. Dans une interview accordée au journal californien Orange County Register en 2006, il disait à quel point « en Hongrie, il était possible de créer un orchestre dans un esprit complet d’idéalisme, où les musiciens ne jugeaient pas important d’avoir des comités, des syndicats ou quoi que ce soit du genre. Chacun s’engageait par pure passion artistique, par soif d’accomplissement. Je me souviens de les avoir même encouragés à former des comités et à s’orienter vers une organisation autogérée, mais ils n’en ont pas vu la nécessité, car tous aspiraient à un haut niveau artistique. »

Don Giovanni de l’OFB au Festival d’opéra de Vicenza en 2025. Photo: Judit Horváth

Un autre aspect qui distingue le OFB des autres orchestres est la place accordée à l’opéra dans son répertoire. Le Festival d’opéra de Vicenza, fondé par Fischer et l’OFB en 2018, y contribue grandement. Ils jouent au Teatro Olimpico de cette ville du nord de l’Italie, dans un décor fabuleux en trompe-l’œil, conçu par l’architecte de la Renaissance Andrea Palladio. 

Fischer a aussi des opinions très arrêtées sur la gestion des compagnies d’opéra. Interrogé sur la possibilité de reprendre un poste de direction à l’opéra, comme il l’a fait à l’Opéra National de Lyon de 2000 à 2003, il déclare : « Personne ne me sollicite, car je suis en désaccord avec leur système de fonctionnement. Tous les directeurs d’opéra travaillent de la même manière : ils entretiennent une infrastructure composée d’un orchestre, d’un chœur et d’une équipe technique, ils emploient des chanteurs célèbres qui ont appris leurs rôles chez eux et chantent de la même façon de Vienne à New York. Pour donner un coup de neuf, ils engagent un metteur en scène censé bouleverser les codes de l’opéra […] tandis que les chanteurs et les musiciens perpétuent la tradition. La représentation est visuellement novatrice, mais musicalement toujours identique. Je défends une approche différente que j’appelle organique, où l’action scénique, le jeu des acteurs et le chant expriment tous la même chose. C’est pourquoi je mets moi-même en scène des opéras. »

Don Giovanni de l’OFB au Festival d’opéra de Vicenza en 2025. Photo: Judit Horváth

Fischer estime que le modèle centré autour du directeur de théâtre, qui a dominé l’opéra pendant des décennies, est « en déclin, car il est dans une impasse. S’il aime entendre Tosca, Rigoletto ou Don Giovanni, le public est de plus en plus mécontent lorsqu’on lui propose un nouveau concept, celui d’un metteur en scène excessif et égocentrique. Les gens n’ont pas acheté leurs billets pour voir ça, mais pour admirer le chef-d’œuvre original. »

Le 12 février, à la salle Koerner de Toronto, l’OB interprétera la Symphonie no 3 de Mahler en compagnie de la mezzo-soprano allemande Gerhild Romberger, de choristes féminines issues du Toronto Mendelssohn Choir ainsi que du Toronto Children’s Chorus. Ce compositeur occupe une place centrale dans le répertoire du OFB, qui a enregistré la plupart de ses symphonies et remporté de nombreux prix au passage. De plus, rappelons que Fischer est le fondateur de la Société Gustav Mahler de Hongrie.

Interrogé sur son lien viscéral avec cette musique, il affirme que le maître autrichien était « un génie, à peu de choses près. Mahler se distingue des autres compositeurs par le caractère profondément personnel et honnête de son style. Rien n’y est calculé, tout jaillit de lui. Il avait un cœur immense. » 

Mahler intègre à ses symphonies beaucoup de musique vocale, comme dans sa Troisième. Fischer attribue cette influence à Beethoven, qui « avait besoin de la voix humaine pour embrasser le monde, pour exprimer l’humanisme. Mahler est naturellement un compositeur de Lieder, dans la lignée de Schubert et Schumann. Il a composé de magnifiques mélodies et, dans les symphonies où il recherchait une voix plus personnelle, il a fait sienne la démarche beethovénienne. »

Sérénade du OFB à Budapest, juin 2020

Compte tenu de l’ampleur des tournées du OFB, il est difficile de ne pas mentionner le rôle symbolique qu’il joue dans la représentation de la culture hongroise à l’étranger. Fischer a vivement critiqué la montée de l’autoritarisme sous Viktor Orbán. Il perçoit le rôle de tout orchestre comme étant « bien plus qu’un simple ambassadeur pour un pays. Nous défendons l’idée d’une entente internationale, de la tolérance et de l’amitié. Bien sûr, nous représentons la Hongrie, mais aussi l’Europe, les échanges transatlantiques et l’harmonie. »

L’Orchestre du Festival de Budapest et Iván Fischer présenteront la Symphonie no 3 de Mahler dans trois salles nord-américaines cet hiver : au Carnegie Hall de New York le 7 février, au Symphony Hall de Boston le 10 février et au Koerner Hall de Toronto le 12 février. www.bfz.hu/en/

Traduction : Justin Bernard

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A propos de l'auteur

Arts writer, administrator and singer Gianmarco Segato is Assistant Editor for La Scena Musicale. He was Associate Artist Manager for opera at Dean Artists Management and from 2017-2022, Editorial Director of Opera Canada magazine. Previous to that he was Adult Programs Manager with the Canadian Opera Company. Gianmarco is an intrepid classical music traveler with a special love of Prague and Budapest as well as an avid cyclist and cook.

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