Olivier Brault – Pour une musique éloquente

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Spécialiste de l’époque baroque, plus particulièrement de la musique française du XVIIIe siècle, le violoniste Olivier Brault est régulièrement invité à travers le monde où l’on recherche son expertise d’instrumentiste historique. Passé maître dans l’art de restituer ce répertoire, Olivier le partage avec ses étudiants à l’Université McGill ou encore à travers des ateliers pour les enfants. Entre mémoire et transmission, voici une longue histoire qui commence sur les genoux d’un grand-oncle en Nouvelle-Écosse.

L’aventure de la sonate En trio française

L’ensemble Sonate 1704. Dorothéa Ventura, Olivier Brault et Mélisande Corriveau.

« Ma mère avait suivi un parcours de chanteuse lyrique et chez nous, tout le monde chantait pendant ma jeunesse. Toutes nos fêtes étaient chantées. Lors d’un voyage en Nouvelle-Écosse, je devais avoir six ans, un grand-oncle m’a fait essayer son violon et j’ai été fasciné. Quand le choix d’un instrument s’est présenté, je me suis naturellement tourné vers le violon. » Du chant à l’instrument, l’apprentissage n’en est que facilité, et Olivier se dirige peu à peu vers la musique ancienne. En 2007, après avoir bénificié pendant plusieurs années de l’enseignement de Jean-François Rivest, il termine son doctorat à l’Université de Montréal portant sur la musique française pour violon et basse continue. Pendant ses études, il cumule recherches à travers l’Europe et récitals, afin de donner vie à ses découvertes. C’est à ce moment-là qu’il fait appel à Dorothéa Ventura au clavecin et à Mélisande Corriveau à la viole de gambe pour fonder l’ensemble Sonate 1704, toujours actif aujourd’hui : « L’aventure de la sonate pour violon en France s’est officialisée avec la première publication en 1704 de pièces spécialement écrites pour le violon par un compositeur français, François Duval (1672-1728). Voilà pourquoi l’ensemble se nomme ainsi. » Après une douzaine d’années et près d’une centaine de sonates plus tard, le trio qui semble avoir fait serment de fidélité poursuit cette aventure et réjouit la communauté de Terrebonne depuis plus de sept saisons de concerts. « Très peu se spécialisent dans un style à ce point, surtout pas en musique française, qui est un genre peu touché. Je fais le pari de ne jouer que ça, et j’ai un public fidèle qui adore la façon dont on rend cette musique éloquente, émouvante, vivante. On l’interprète avec beaucoup d’honnêteté en respectant le texte et l’esprit de l’interprétation d’époque. » En mai 2018, l’ensemble a enregistré l’opus 20 des sonates de Boismortier, des pièces inconnues de nombreux spécialistes, puisqu’il ne resterait que trois copies de l’édition originale de 1727. L’album sortira à la fin de l’été sous étiquette Analekta.

Photo : Hugo B. Lefort

Le baroque, ça s’apprend ?

« Quelle est la façon de rendre la musique baroque la plus éloquente possible ? » Voilà la question première que tout musicien désireux d’interpréter ce répertoire devrait se poser. De là découlent de nombreuses autres questions qui, de fil en aiguille, vont ouvrir la porte à un monde tout à fait différent de notre conception actuelle de la musique classique. Un monde de modes, de tempéraments, de couleurs, d’affects et, bien entendu, un monde d’éloquence. « Les compositeurs de l’époque, connaissant bien les instruments et voulant toucher le public, ont utilisé les forces et les faiblesses des instruments. Si on ne les utilise pas, il y a des paramètres qui nous manquent. Les instruments anciens nous renseignent beaucoup sur la technique instrumentale, notamment les vents qui ont des notes fortes ou faibles selon les doigtés. Avec les instruments à cordes, outre les paramètres articulatoires de leurs archets particuliers, cela est beaucoup plus subtil, mais un instrumentiste historiquement inspiré va rester beaucoup plus dans les basses positions et changer de cordes plus souvent. La texture sonore et les relations harmoniques seront différentes. » Cet apprentissage doit se faire, selon Olivier Brault, en consultant les écrits de l’époque. Il reste des traces, traités ou indications qui donnent des renseignements précieux. Agrémentés d’une pratique de l’instrument d’époque et d’une connaissance des autres arts – sculpture, architecture, danse ou encore rhétorique – il est possible d’accéder à un haut degré de cohérence dans la restitution de cette musique, car tous les arts sont alors intimement liés. Cette quête d’authenticité a même amené Olivier à apprendre… à danser ! « Sachant que je voulais me spécialiser en musique française, il m’est apparu que je ne pouvais absolument pas interpréter la musique française avec un goût français si je ne pouvais pas la danser. J’ai donc suivi des cours de danse historique pendant plusieurs années pour que ça s’imprègne dans mon corps, afin d’avoir les mêmes antécédents qu’un interprète de cette époque-là. » Un travail de longue haleine qui permet de devenir, outre un expert, un guide pour les futures générations de musiciens qui souhaitent développer une sensibilité baroque.

Captatio benevolentiae

Le calendrier d’Olivier Brault est très chargé. En plus de jouer régulièrement avec divers ensembles de musique baroque au Québec, Les Boréades, Caprice ou Arion, il est également violon principal de Four Nations à New York, directeur musical de l’ensemble luxembourgeois Les Goûts Réunis et soliste invité d’Apollo’s Fire à Cleveland, pour lequel il fut le violon solo de 2011 à 2018. Ce dernier ensemble est l’un des meilleurs orchestres baroques, jouant régulièrement à Tanglewood et au Festival de musique ancienne de Boston, et a même été invité par le mythique Carnegie Hall. La musique baroque a non seulement bonne presse en Amérique du Nord, mais elle excelle grâce à des artistes qui questionnent ce langage pour en comprendre tous les raffinements : « Le guide en musique baroque, c’est celui qui va pousser ses connaissances au point que le langage lui devient très familier et qui peut repérer facilement dans l’écriture musicale les éléments qui vont servir à la rendre plus éloquente. »

Photo : Hugo B. Lefort

Le langage musical baroque, comme tous les langages artistiques de cette époque, est bâti selon des procédés rhétoriques alors connus de tous, et c’est cette architecture musicale qui est lue par les oreilles du public aux XVIIe et XVIIIe siècles et qui va faire naître l’émotion chez le spectateur. Notre sensibilité moderne, qu’on pourrait qualifier de « romantique postrévolutionnaire », est tout autre. Aussi, nous ne pouvons pas être émus devant un tableau de Nicolas Poussin de la même manière qu’un spectateur de son époque. Olivier Brault poursuit : « À l’époque baroque, le public est touché par ce que raconte la musique et non par la façon dont l’artiste va y mettre son émotion. Mais il faut que l’artiste ait un talent de raconteur incroyable. Quand on fait de la musique ancienne, il faut développer ce talent de raconteur. Mon but, quand j’interprète la musique de façon historiquement inspirée, c’est de fournir quelques éléments au public pour qu’il puisse se retrouver des deux façons : lui donner assez de contacts sensuels pour qu’il réagisse par sympathie, avec sa sensibilité romantique, et lui donner des éléments de compréhension musicale pour qu’il puisse les reconnaître en entendant l’œuvre. Il n’y a rien de mieux en sortant d’un concert que de sentir qu’on a compris quelque chose. Et c’est ce qui fait l’intérêt des concerts commentés. »

La réponse au tourisme historique

« Beaucoup de gens visitent leur histoire comme si c’était un pays étranger, considèrent la musique traditionnelle québécoise comme une musique ethnique parmi d’autres et sont des touristes de leur propre culture. C’est souvent ce qui se passe avec la musique classique, qui est devenue un objet de musée. » Serait-il temps de raccrocher les wagons de notre passé musical ? La musique baroque est-elle aussi lointaine que nous le pensons ? « La sensibilité de la musique française du XVIIIe siècle, on la retrouve dans les anciennes complaintes acadiennes ou dans les chansons traditionnelles québécoises. » On oublie bien souvent que nos ancêtres ont apporté dans leurs valises, outre violons et guitares, une sensibilité propre à leur temps et à leur espace, et qu’ils l’ont transmise à travers les générations, parfois dans la douleur. Le meilleur exemple reste la survivance de la langue française, bien plus proche de la langue de Molière qu’elle ne l’est en France !

Quelques bouchées de sublime

Photo : Antoine Richard

Au-delà de la filiation culturelle franco-québécoise, l’art baroque en général s’inscrit dans un mouvement universel de l’esprit humain : « Vous ne savez pas quelle émotion ça fait d’entrer dans Notre-Dame de Paris pour la première fois… Il y a des œuvres de l’humanité qui resteront toujours sublimes. La musique baroque, ce sont de petits morceaux de sublime de l’esprit humain à un moment donné. » On joue de la musique historique pour la même raison que l’on a construit à travers le Québec des églises et chapelles néoromanes ou néogothiques : pour se rappeler cet héritage universel du sublime de l’esprit humain. Il suffit de voir Olivier Brault sur une scène pour s’en convaincre. Gestuelle, respirations, scansion du rythme, couleurs harmoniques, chacun de ses concerts est un voyage à l’intérieur de la musique en quête d’éloquence, afin de rendre le texte musical d’une passion de Bach ou d’un opéra de Mozart avec toute la puissance évocatrice qu’il contient. Avec le retour progressif du public vers des salles plus modestes, l’auditeur retrouve non seulement un rapport plus intime avec l’instrumentiste et avec la musique qui est jouée, mais découvre une nouvelle façon d’écouter la musique. Quant à ceux qui veulent allier le musical au festif, vous aurez deux belles occasions d’entendre Olivier Brault ce printemps : le 5 mai, le village de L’Acadie, près de Saint-Jean-sur-Richelieu, célèbre son patrimoine historique, avec notamment la résurgence d’une tradition de la Nouvelle-France, la plantation du mai. Des musiciens baroques joueront à cet événement. Enfin, du 14 au 16 juin, la petite ville de Saint-Camille dans les Cantons-de-l’Est sera l’hôte d’une Académie de musique ancienne, une initiative conjointe du mélomane averti Jean-Pierre Harel et du flûtiste et directeur artistique des Boréades Francis Colpron, où étudiants et jeunes professionnels pourront approfondir leur art auprès d’experts de cette musique. Les ateliers et cours de maître, dans un décor aussi bucolique qu’idyllique, se termineront par un concert public. Une manière tout à fait originale et conviviale de faire connaissance avec cette musique et d’apprécier sous le soleil et l’air pur quelques bouchées de sublime. www.sonate1704.com

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Le printemps d’Olivier Brault

5 au 15 avril, tournée aux États-Unis en tant que violon solo invité de l’orchestre Apollo’s Fire de Cleveland.

19 avril, Montréal, avec l’ensemble Caprice.

24-25 avril, New York, enregistrement d’une sonate de Leclair avec l’ensemble Four Nations.

5 mai, concert Nouvelle-France à L’Acadie pour la plantation du mai.

9 mai, New York, violon solo invité avec le New York Baroque Incorporated.

11 mai, Ottawa, avec l’Ottawa Baroque Consort.

18 et 30 mai, New York, avec l’ensemble Four Nations.

14 au 16 juin, professeur à l’Académie de musique baroque de Saint-Camille (Québec).

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra). Depuis août 2018, il est rédacteur adjoint de La Scena Musicale. Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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