Maxime McKinley – composer, c’est partager

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Les années passent et le compositeur Maxime McKinley, qui fêtera cette année ses quarante ans, accumule les créations avec un optimisme et une ouverture qui caractérisent sa musique. Des pulsions de la série Wirkunst au récent Dégel pour l’Orchestre philharmonique de Calgary, le natif de Sherbrooke offre un répertoire très varié, allant du solo au grand orchestre, et révèle un univers foisonnant en constante évolution. Au courant du seul mois de mars, le Trio Fibonacci créera sa pièce Bleu tombant et deux compositions paraîtront sur disque, Cortile di Pilato chez Analekta (Elinor Frey) et Reflets de Francesca Woodman chez Starkland (Instruments of Happiness).

Un langage hétérogène

À chaque pièce sa démarche : « De manière générale, quand je compose, je vais aller vers l’hétérogène. C’est ce qui m’est le plus naturel. Pour autant, j’essaie de trouver à chaque fois un équilibre afin de ne pas me perdre. » Ainsi, en 2017, Maxime a composé la pièce Dégel, qui fait partie d’une commande pour cinq compositeurs afin de créer la musique d’un ballet chorégraphié par Yukichi Hattori. Sa démarche montre bien cette recherche d’équilibre et son attention portée aux autres compositeurs de l’œuvre. « La pièce précédant la mienne, de Dinuk Wijeratne, symbolise l’hiver canadien, tandis que celle de Derek Charke symbolise la révolution industrielle. J’ai donc composé Dégel, une pièce de transition qui part d’un univers lisse, figé et froid, s’animant petit à petit pour devenir comme un ruisseau qui reprend mouvement. Au fur et à mesure que l’on approche de la pièce suivante, j’intègre des motifs mécaniques et des jeux de répétition. Cela me permet d’être hétérogène tout en donnant une direction, un fil conducteur à ma pièce. »

Dialogue avec les arts

Écrite dans la vingtaine, la série Wirkunst met à l’honneur divers artistes hors du domaine musical. L’art d’Alfred Pellan, Marguerite Yourcenar ou Federico Fellini influence le compositeur sans pour autant déterminer le matériau qu’il emploie : « Le contact avec ces œuvres d’art a été stimulant musicalement, mais la musique reste abstraite. L’inspiration est facultative, ce qui compte c’est la pièce. Les auditeurs ont le choix de l’écouter comme ils veulent et de faire le lien ou non avec l’artiste en question. » L’intérêt prononcé de Maxime pour d’autres formes d’art et de pensée l’amène à faire des rencontres très stimulantes, comme celle du poète français Philippe Beck. S’inspirant du recueil Dans de la nature paru en 2003, Maxime compose en 2013 une œuvre commandée par l’Orchestre symphonique de Montréal. Le poète fera le voyage jusqu’à Montréal pour assister à la création, et les deux hommes en profiteront pour discuter des relations entre poésie et musique lors de séminaires à l’Université McGill, l’Université de Montréal et l’Université du Québec à Montréal. Beaux-arts, poésie mais aussi philosophie font partie des préoccupations esthétiques du compositeur depuis plusieurs années. Une soif de connaissances qui se cristallise aussi au sein de la revue Circuit, musiques contemporaines, dont il est rédacteur en chef.

Engagements sonores, dernière parution de la revue Circuits, musiques contemporaines

Engagements sonores, dernière parution de la revue Circuits, musiques contemporaines

Circuit, la tension entre culturel et scientifique

La revue spécialisée en musique contemporaine fêtera ses 30 ans en 2020. Mise sur pied en 1990 sous la direction de l’éminent musicologue Jean-Jacques Nattiez, elle a traversé trois décennies grâce au travail passionné et enthousiaste de son équipe, mais également à sa singularité, à mi-chemin entre une revue scientifique et une revue culturelle : « On trouve des articles scientifiques, des critiques de concerts, des enquêtes et notes de terrain. Une partie de la revue est donc très accessible pour le grand public. » Cette tension paradoxale donne une certaine souplesse à la revue québécoise qui propose en outre un contenu aussi bien local qu’international, en témoigne le voyage de Maxime à Paris l’automne dernier, où il a présenté la revue à l’IRCAM dans le cadre de l’exposition Musique contemporaine et instruments anciens. On souhaite que le courant continu de travail insufflé à la revue la protège encore longtemps du court-circuit.

Rapport aux autres, rapport à soi

Compositeur indépendant, Maxime est un exemple réussi d’un artiste qui parvient à vivre grâce aux commandes (compositions, mais aussi ateliers ou conférences), sans dépendre d’un travail extérieur. La notion de partage est fondamentale selon lui : « Le public est très important pour moi. J’y pense toujours lorsque j’écris. Il est important d’avoir sa voix et de l’exprimer, mais il faut le faire dans un contexte de partage. On doit beaucoup aux autres, dans notre façon d’être, de penser et de créer, alors se poser sans cesse en ennemi du monde n’est pas une bonne solution. Comme compositeur, je me sens satisfait quand je n’ai fait aucun compromis, tout en créant une synergie avec les interprètes pour qu’ils puissent communiquer leur adrénaline musicale au public. » Mais pour faire ce chemin, il est important de se questionner sur sa propre démarche, notamment pendant la période de formation qui peut parfois être déstabilisante : « On sent parfois une pression collective, on nous demande de prendre un chemin alors que l’instinct nous guide ailleurs. Il faut trouver un équilibre entre l’exploration de directions qui ne nous sont pas spontanées et la connexion avec notre instinct. Lors de mes études, j’étais très attentif à la façon dont j’allais présenter mon analyse de l’œuvre à l’examen. Ce raisonnement est formateur, mais peut être dangereux s’il devient systématique. Il ne faut jamais perdre de vue ce qu’on a envie d’entendre. » Des conseils fructueux pour les jeunes générations de compositeurs.

En attendant, Maxime planche déjà avec Emmanuelle Lizère sur un spectacle jeune public inspiré par l’univers du peintre Marcel Barbeau, en partenariat avec la SMCQ Jeunesse. www.maximemckinley.com

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra). Depuis août 2018, il est rédacteur adjoint de La Scena Musicale. Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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