Le Mozart extatique de l’Harmonie des Saisons

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  • Ensemble et chœur
    4.5
  • Solistes
    3.8
  • Direction
    5
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Addendum : Cette tournée est une collaboration entre le Festival Classica et l’Harmonie des Saisons. Les quatre concerts ont eu lieu à Saint-Lambert, Granby, Saint-Constant et Boucherville.

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La tournée automnale et régionale de l’ensemble l’Harmonie des saisons, en collaboration avec le Festival Classica, faisait étape samedi 17 novembre à l’église Sainte-Famille de Granby, ville où est établi l’ensemble dirigé par Eric Milnes. Au programme, un Mozart au seuil de sa propre mort, dans toute l’intensité de son chant du cygne, au plus profond du mystère de l’Incarnation avec l’Ave Verum Corpus et le Requiem dans toute la richesse de ses réécritures.

Photo : Pierre-Étienne Bergeron (Église Sainte-Famille de Boucherville)

Dès les premières notes, on sent la chaleur de l’orchestre jouant sur instruments d’époque et toute la rondeur du chœur de vingt chanteurs résonner dans l’admirable acoustique de l’église Sainte-Famille. On comprend immédiatement que l’on s’apprête à vivre bien plus qu’un simple concert. Eric Milnes nous plonge sans attendre dans un Ave Verum Corpus d’une solennité déchirante, cinq minutes qui représentent la somme d’une vie, tout en nuances et en raffinement.

La soprano Hélène Brunet s’avance alors pour entonner l’aria Kommet her, Ihr frechen Sünder. On sent une grande intensité poindre dans sa voix, accentuée par un tempo plutôt rapide. Malgré cela, ses lignes vocales sont d’une grande délicatesse, on dirait qu’elles survolent le nuage harmonique avec les ailes cotonneuses d’un ange, pour se déposer dans des finales d’une infinie douceur, s’éteignant comme la dernière lueur de la flamme à travers l’église. Le solo de clarinette de Mark Simons vient ajouter un éclat de lumière divine au tableau.

Habituer l’oreille aux instruments d’époque

Mélisande Corriveau et Eric Milnes, directeurs de l’Harmonie des Saisons

L’Harmonie des Saisons est un ensemble jouant sur des instruments anciens, dont la facture, l’accord et la sonorité diffèrent beaucoup de nos instruments actuels. Les violons aux cordes en boyau n’ont ni coussin, ni mentonnière, les trompettes naturelles et les trombones ont une apparence également singulière, sans compter les bois, qui sont souvent des répliques actuelles basées sur des modèles d’époque. Plus fragiles et sensibles à a température, il faut prendre plus de temps pour les accorder, et le faire plus souvent. En contrepartie, on accède au rare plaisir de pouvoir entendre sonner l’ensemble comme c’était le cas du temps de Mozart, où chaque ton revêtait encore une couleur, une émotion bien singulières, avec un ut mineur macabre, un la mineur évoquant la faiblesse humaine, un sol mineur grave ou un mineur, tonalité du Requiem et de son Lacrymosa, suggérant la déploration. Afin de pouvoir apprécier ces sonorités, cela requiert aussi des musiciens spécialistes, car on ne s’acclimate pas à un instrument d’époque aussi facilement. Les musiciens de l’Harmonie des Saisons sont formés pour jouer sur ces instruments, ils savent adapter leur oreille et réagir aux changements inhérents à ce type d’orchestre et au répertoire joué. Ce n’est pas un caprice historique mais un véritable savoir-faire qui est convoqué dans la mise en marche de cet édifice musical. Et le résultat ce samedi était tout à fait stupéfiant.

Requiem aeternam dona eis, Domine

Sans transition, le Requiem prend vie dans un pouls faible, celui de la fragilité humaine, série d’inspirations-expirations entre les vents et les cordes, avant de prendre corps devant l’ampleur de la fatalité divine. Le chœur entre, puissant, unifié, porteur de cette même lumière qui guide la direction du chef. Le Kyrie, pris à un tempo trépidant, fait voyager son sujet fugué à travers les registres et les pupitres, le texte est rendu de manière très claire et le chef ne baisse jamais la garde, semblant livrer une véritable bataille contre le destin, demandant de la part des musiciens une concentration et une disponibilité de tous les instants. Il enchaîne presque instantanément avec le Dies Irae, grave et implacable.

Les solistes Hélène Brunet, Caroline Gélinas, Mark Bleeke et Marc Boucher. Photo : Pierre-Étienne Bergeron

Le Tuba mirum nous permet de découvrir tour à tour les solistes. Le baryton Marc Boucher fait une entrée remarquée avec une belle projection, des lignes assez détachées pour répandre « la stupeur parmi les sépulcres ». Pleine d’angoisse et d’effroi, la voix du ténor Mark Bleeke se répand à travers la salle, évoquant la mort en accentuant le caractère dramatique de manière poignante. Plus mystérieuse, la mezzo-soprano Caroline Gélinas révèle beau timbre chaud et enveloppant, tandis qu’Hélène Brunet ramène ses délicieuses lignes tout en rondeur et en nuances. Le tout magnifiquement porté par les solos du trombone de Catherine Motuz, d’une justesse et d’une musicalité vibrantes.

Pendant plus d’une heure de musique, le chœur garde la même unité, les registres fondent les uns dans les autres avec une grande énergie dans le rang des ténors, le faible nombre de choristes nous permet d’apprécier une musique humaine où l’on distingue chaque syllabe, chaque personnalité sans jamais perdre de vue le lien inextricable entre chanteurs et instrumentistes. Ces derniers, loin d’être enveloppants, jouent sur les inflexions pour donner à l’œuvre un caractère organique. Tandis que les violons accentuent souvent les fins de temps pour faire rebondir les phrases, cuivres et percussions sont amples et inébranlables, les bois et les cordes graves viennent ajouter ce grain de chaleur humaine qui finit de donner vie à l’ensemble. Tout s’organise, respire ensemble, tout prend vie pendant cette heure et demie d’élévation spirituelle, offrant au spectateur un Requiem plus que complet, puisqu’à la version d’usage complétée par l’assistant de Mozart Frans Xaver Süssmayr succède le « Requiem de Rio », la version terminée au Brésil par Sigismond von Neukomm en 1821.

Tout est bien pensé, jusqu’à la structure du concert qui commence et se termine par l’Ave Verum Corpus selon un principe de circularité que Mozart lui-même n’aurait pas reniée, idée de recommencement et d’éternité peut-être celle de la musique du génie salzbourgeois qui continue de nous bouleverser plus de 200 ans après la naissance de ce Requiem.

La Ville de Granby peut se réjouir d’avoir en ses murs un véritable joyau musical. Alliance parfaite d’un chef énergique et exigeant et de musiciens et choristes de haut calibre, l’Harmonie des Saisons nous a offert un moment de grâce et d’extase comme il en arrive rarement, conciliant un effort physique et mental intense à une musicalité hors du commun. C’est un ensemble à connaître et à soutenir hors de tout doute.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra, revue québécoise d'art lyrique). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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