Lancement de saison des Grands Ballets Canadiens – L’amant de Lady Chatterley

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Critique de la représentation du 5 octobre avec Éline Malègue dans le rôle de Connie et Raphaël Bouchard dans le rôle de Mellors.

Les Grands Ballets Canadiens ouvrent leur saison 2018-2019 avec un ballet narratif néoclassique, relecture du célèbre roman de David Herbert Lawrence par la chorégraphe britannique Cathy Marston.

Mettre en mouvement une œuvre décriée pour sa grossièreté, qui a fait scandale lors de sa sortie, et que son auteur n’a jamais vu paraître dans son pays de son vivant, est de prime abord un programme ambitieux. Cathy Marston est une habituée des ballets narratifs, ayant grandi dans un environnement littéraire où elle puise une grande partie de son inspiration. Elle nous offre à voir une œuvre touchante, sensuelle qui ne franchit jamais la barrière de la vulgarité. Le premier acte s’ouvre sur le travail des ouvriers dans les mines au sortir de la Première Guerre Mondiale, et se base ensuite sur une alternance entre des scènes lentes au manoir des Chatterley et des tableaux passionnés du duo des amants, Connie et Mellors. Le deuxième acte montre l’enchaînement d’actions qui suit la dénonciation par l’ex-femme de Mellors de la liaison secrète.

Le choix de la linéarité narrative a ses avantages et ses inconvénients : la compréhension du récit et de l’action est claire, les personnages sont aisément identifiables et le caractère théâtral de l’œuvre requiert un jeu d’acteurs dont l’usage n’est pas courant au ballet. Néanmoins, les scènes au manoir sont particulièrement lentes et longues, et si cela est voulu afin de marquer l’ennui qui habite le lieu, elles restent à mon sens en partie superflues. Le décor de Lorenzo Savoini est sobre, une scène en pente et des faisceaux de néons pour marquer les perspectives. Ni gênant, ni génial, il a l’avantage de ne pas étouffer la scène d’une narration supplémentaire et d’offrir un cadre neutre et moderne pour laisser les corps évoluer.

Photo : Sasha Onyshchenko / Kravetz Photographics. Danseurs : Raphaël Bouchard et Éline Malègue

Pour son premier grand rôle, Éline Malègue incarne un personnage complexe, prisonnier de sa situation, entre bonne épouse et amante sensuelle, mère en manque de tendresse et jeune femme déchirée par le départ de son amant. Éline relève ce défi avec une belle assurance. L’épouse sur pointes est rangée, détachée tandis que l’amante est émancipée, libérée tout en conservant une part de sa nature première. Cette ambivalence tend à se dissiper dans le deuxième acte pour révéler une nature plus complexe, l’épouse et l’amante laissant place à la femme, plus humaine dans ses forces comme dans sa fragilité. Les duos avec Raphaël Bouchard sont sublimes, tant dans la chorégraphie que dans l’interprétation. Sur fond de Scriabine et de post-romantisme passionné, Éline et Raphaël s’unissent dans des scènes sensuelles d’un érotisme poétique et langoureux, avec une intensité grandissante au fil du premier acte, couronnées d’un orgasme photographique presque en lévitation… les deux complices nous offrent ici des duos d’une beauté enflammée. Par ailleurs, Raphaël Bouchard offre un Mellors tout à fait à la hauteur du personnage, alliance des contraires, à la fois brut et tendre, sauvage et affectueux.

Bertha, incarnée par Vanesa Garcia-Ribala Montoya, est excellente dans son rôle d’ex-femme tentatrice et aguicheuse, tant dans la gestuelle que dans les regards. Alessio Scognamiglio et Emma Garau Cima sont également très convaincants en Michaelis et Hilda. Dans sa tentative d’empêcher le retour de Connie avec Mellors, Emma Garau Cima a des allures de Fée Clochette, sautillant d’un personnage à l’autre avec une capricieuse légèreté. La liaison entre la gouvernante (Sahra Maira) et Clifford Chatterley (Dane Holland) est intéressante par le parallèle qu’elle offre avec la liaison amoureuse entre Connie et Mellors ; toutefois, le personnage de Clifford aurait mérité une meilleure lecture de la part de la chorégraphe. Avec un personnage en fauteuil roulant dans un ballet, on pense à la privation de la liberté artistique, à l’impossibilité de s’exprimer, une sorte de néant artistique, symbole à la fois fort et fascinant, mais la lecture qu’en fait Cathy Marston passe cela sous silence pour nous offrir deux scènes assez passables, l’une où l’on déshabille Clifford pendant cinq longues minutes et l’autre, évocation de la colère du Lord qui tient plus d’une démonstration absurde de virtuosité en chaise roulante que d’une crise de colère. Sur une note plus positive, le corps de ballet est utilisé de manière très efficace par la chorégraphe. Dressant initialement le décor du ballet avec mineurs et soldats, il devient plus loin une métaphore onirique de la passion charnelle des amants. Les danseurs du corps de ballet se distinguent par leur redoutable technique, leur grâce subtile et le parfait synchronisme de leurs mouvements.

Photo : Sasha Onyshchenko / Kravetz Photographics. Danseurs : Raphaël Bouchard et Éline Malègue.

La musique originale de Philip Feeney est magnifiquement écrite et orchestrée. Elle opte également pour un soutien narratif, par l’utilisation de leitmotifs et de styles radicalement différents selon les scènes. Ainsi les mineurs sont représentés par des ambiances mécaniques où une percussion métallique imite le bruit des pics ; la lenteur de la vie au manoir est accompagnée d’un ostinato au xylophone et d’une musique à mi-chemin entre Drumming de Steve Reich et la trame sonore de Twinpeaks de Badalamenti ; les ébats des amants résonnent au son du post-romantisme orchestral et pianistique – notamment des arrangements de la musique de Scriabine, tandis que la grossesse de Connie donne lieu à une mélodie atmosphérique au piano. Les ambiances se retrouvent ainsi très marquées, très identifiées, distinctes, et là encore, si l’on gagne en clarté et en compréhension, on tombe malheureusement parfois dans le cliché et l’on souffre d’un certain manque d’unité musicale.

Pour sa deuxième apparition avec les Grands Ballets – après Casse-Noisette l’an dernier, Dina Gilbert peut sortir de cette représentation la tête haute. La cheffe est très claire dans ses indications et guide les nombreux changements de tempo en s’adaptant brillamment au rythme des danseurs. Mis à part quelques lignes de Scriabine qui manquaient d’âme, l’orchestre a sonné de manière éclatante et a soutenu avec assurance les danseurs. C’est sans doute l’une de ses plus belles prestations de ces dernières années, et ce en dépit d’une partition assez complexe variant tempi, styles et couleurs orchestrales.

Si le titre est axé sur le personnage masculin, le ballet de Cathy Marston L’Amant de Lady Chatterley nous offre une lecture féminine du roman de D. H. Lawrence, entre libération sexuelle et mise en lumière de la maternité. S’il pèche par certaines longueurs et passages où le corps se retrouve prisonnier de la narration, il offre une magnifique lecture de la passion charnelle unissant les deux amants et prend substance grâce à la performance impeccable des danseuses et danseurs des Grands Ballets, ainsi que grâce à la prestation solide et rigoureuse de l’Orchestre des Grands Ballets dirigé par Dina Gilbert. L’Amant de Lady Chatterley est encore à l’affiche les 11, 12 et 13 octobre prochains à la salle Wilfrid-Pelletier.

www.grandsballets.com

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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