Juraj Valčuha et Une symphonie alpestre : l’OSM atteint des sommets

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De retour à Montréal, Juraj Valčuha a dirigé cette semaine l’OSM pour un programme double assez contrasté : œuvre de jeunesse, le Concerto pour piano no 1 de Mendelssohn par André Laplante préparait une œuvre de maturité de Richard Strauss, Une symphonie alpestre. Une réussite complète. On attend déjà le retour du chef slovaque.

D’entrée de jeu, l’ouverture de l’opéra-comique Die lustigen Weiber von Windsor d’Otto Nicolai rappelle l’affection du chef pour l’opéra, lui qui est à la tête du célèbre Teatro San Carlo de Naples. D’emblée, on remarque sa présence gestuelle, véritable langage chorégraphique tout en délicatesse et d’une grande efficacité. Son langage clair permet de restituer cette mise en bouche aux dynamiques et aux atmosphères changeantes avec une grande limpidité.

Le pianiste André Laplante

Entre alors en scène le pianiste André Laplante pour le Concerto pour piano no 1 de Mendelssohn, effusion de passion  et d’arpèges  du jeune compositeur sans doute embrasé par le charme de la pianiste Delphine von Schauroth. Si la partition orchestrale reste en grande partie décorative, la partie de piano est pleine de fougue et de passion, sentiments d’extase que nous a magnifiquement transmis André Laplante, en attaquant ce morceau de bravoure avec une grande clarté, un son direct et franc dans les traits virtuoses, nostalgique et lumineux dans le deuxième mouvement, longue et lente plainte aux allures beethovéniennes.

Joseph Anton Koch, Das Wetterhorn mit dem Reichenbachtal – 1824

Je me souviens comme si c’était hier de ma première ascension d’un sommet à 3 000 mètres. La veille, je fêtais mes vingt ans dans les Alpes en famille, et pensant que le monde m’appartenait, je pris seul la direction de la Montagne Noire de bonne heure ce matin-là. Après plusieurs heures d’ascension, passant par les plus beaux tableaux, des ruisseaux abondant de truites aux troupeaux de chamois, j’atteignis les escarpements glacés des derniers mètres qui me conduisaient, non sans quelque inconscience, au sommet pelé et rocailleux, offrant une vue imprenable sur la chaîne majestueuse. Je n’ai donc pas de mal à imaginer le jeune Strauss du haut de ses 14 ans partir d’un coup de tête à l’assaut d’une montagne, faisant le chemin inverse de Zarathoustra, immergé dans une multitude de paysages plus pittoresques les uns que les autres, vivant les situations les plus imprévisibles. De cette expérience édifiante, il tirera sur le tard une symphonie au caractère descriptif revisitant les étapes de sa tumultueuse randonnée en bâtissant une véritable montagne musicale avec ses soubresauts, ses passages nébuleux, ses sommets extatiques et ses orages rugissants.

Juraj Valčuha avait dirigé en mai dernier au Teatro San Carlo Une symphonie alpestre, qu’il conduit avec l’OSM à des sommets prodigieux. L’orchestre fait ressortir tout le relief et la complexité de cette écriture où se mêle, au sein de développements de textures, un fourmillement de détails parfois subtils. Les nombreux cuivres passent du menaçant au féerique avec une évidente facilité et les parties solistes ne font que confirmer la qualité des musiciens de l’OSM, en témoignent le solo du hautboïste Theodore Baskin dans « Auf dem Gipfel » ou les interventions du cor solo John Zirbel.

tuba wagnérien

éoliphone

L’orchestration de Strauss contient quelques instruments insolites comme le heckelphone, sorte de hautbois baryton, l’éoliphone, machine à vent très active pendant la tempête et le tuba wagnérien, instrument créé par Adolphe Sax pour Wagner, à mi-chemin entre le cor et le tuba. Quelle surprise édifiante de voir cette rangée de tubas wagnériens au sein de l’orchestre ! Moins insolite mais très efficace, l’orgue de Jean-Willy Kunz vient unifier tous les instruments graves dans les dernières parties de la symphonie pour donner un son enveloppant et réconfortant.

Le son chaleureux et unifié de l’OSM donne tout son sens au mot « symphonie » et le chef pointilleux montre une grande maîtrise de son art en révélant, au moyen d’une gestuelle gracieuse et sans superfluité, toute la richesse et la subtilité de l’écriture du grand maître de la musique à programme. C’est sans doute l’un des sommets de ce début de saison de l’OSM.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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