Playground : j’aime beaucoup ce que je vois revisite avec brio des œuvres issues des mouvements artistiques Gutai et Fluxus, qui ont bouleversé l’art contemporain après Hiroshima. À voir à L’espace Transmission, jusqu’au 9 juin.
Olivier Kemeid retourne aux racines de la performance en offrant un texte qui en rappelle et reprend les concepts. Le mouvement artistique Gutai est un art éphémère et concret qui prend son essor dans le Japon de l’après seconde guerre mondiale. Il accorde une place essentielle aux œuvres in situ et le metteur en scène Frédéric Dubois utilise d’ailleurs L’espace Transmission, qui est un ancien atelier garage, à son plein potentiel. Devant la bâtisse, la rue en cul de sac est utilisée pendant la première partie. Pour la seconde partie, à l’intérieur, Dubois tire avantage de tous les volumes de la bâtisse et transforme l’espace selon les actions des interprètes, utilisant même l’immense porte à enroulement du garage.

Le mouvement Gutai est un art éphémère et le mot Gutai écrit à l’eau l’illustre parfaitement. Crédit photo: Alexander Cameron
Le mouvement Gutai a émergé à la fin de l’occupation américaine du Japon et s’est adonné à un large éventail de pratiques, dont la peinture, la performance, l’installation mixte et la calligraphie. La gestuelle picturale est repensée, les artistes n’hésitant pas à employer leur corps pour créer, à l’instar de Saburo Murakami qui déchire ses toiles en s’élançant au travers. Playground : j’aime beaucoup ce que je vois évoque, entre autres, de façon pertinente la genèse de cette performance. Les artistes du Gutai entaillaient, brûlaient, détruisaient leurs toiles. Il ne reste donc que très peu d’originaux. Il subsiste cependant de nombreuses traces vidéo et photographiques de ces œuvres. Leur diffusion sur différents murs de L’espace Transmission est bien intégrée à la coproduction du Théâtre des Fonds de Tiroirs et de Trois Tristes Tigres.
Influencé par l’héritage du groupe Dada, des ready-made de Marcel Duchamp, de l’enseignement de John Cage et du « ici et maintenant » de la philosophie zen, Fluxus est un mouvement transdisciplinaire émergé à New York dans les années 1960. Il propose d’aplanir les frontières artistiques entre les techniques, les sciences et la vie. Allan Kaprow y développe le concept de happening (intervention artistique) tandis que George Brecht met en scène des events (évènements).
Olivier Kemeid évoque avec poésie et sensibilité plusieurs œuvres de ce mouvement, notamment celle de l’artiste multimédia d’avant-garde, musicienne et militante féministe pour la paix nippo-américaine Yoko Ono, qui crée la célèbre performance interactive Cut Piece (1964). Assise sur la scène, une paire de ciseaux posée devant elle, une interprète raconte au « je » qu’elle a invité le public à couper des morceaux de ses vêtements. Un segment touchant est celui qui évoque les différentes performances de l’artiste américaine iconoclaste et radicale, à la fois violoncelliste et performeuse Charlotte Moorman. Affublée de l’image réductrice de topless cellist (violoncelliste aux seins nus ) et mise sur une liste noire comme beaucoup d’autres artistes féminines par principal fondateur du mouvement de Fluxus George Maciunas, elle réalise une série de performances qui font écho au cancer du sein qui l’emportera.

Les interprètes de Playground : j’aime beaucoup ce que je vois sont dirigés par Frédéric Dubois. Crédit photo: Alexander Cameron
Les 7 interprètes, qui ont participé aux différentes étapes de création de la pièce, livrent leurs actions avec humour et le public est parfois complice. On y retrouve notamment l’excellent Philippe Racine qui avait écrit et mis en scène l’excellent Lequel est un Basquiat, en plus d’y apparaître comme compositeur, musicien et interprète. Un brin didactique, Playground : j’aime beaucoup ce que je vois rend hommage à l’art de la performance et la pièce est un excellent cours d’histoire de l’art, peut-être un peu trop raisonnable si on repense aux approches radicales et énergiques des créations artistiques des années 1960/70. Se pourrait-il que nos artistes soient-ils moins libres maintenant?
Playground : j’aime beaucoup ce que je vois est un spectacle à voir à L’espace Transmission, jusqu’au 9 juin.
Avec Jade Barshee, Zoé Boudou, Inès Defossé, Alexa-Jeanne Dubé, Odile Gagné-Roy, Philippe Racine et Fabrice Yvanoff Sénat.