Présenté en première mondiale, l’opéra Clown(s) d’Ana Sokolović est un authentique chef-d’œuvre – un spectacle total, pétillant et coloré comme il s’en fait rarement. C’est à voir absolument – et à re programmer d’urgenge.
Après le succès de son opéra Svadba, la compositrice de musique contemporaine Ana Sokolović présentait à un public conquis sa dernière création très attendue, Clown(s). L’œuvre est un regard sur les différentes étapes de la vie, inspiré à la fois des personnages de Charlie Chaplin, du jeu physique et du cinéma burlesque muet de Buster Keaton et surtout de l’imagerie souvent circassienne de Federico Fellini.
La compositrice, qui a notamment gagné deux JUNO consécutifs dans la catégorie « Composition classique de l’année » (2019 et 2020) et obtenu la première Chaire de recherche du Canada en création d’opéra à l’Université de Montréal (2022), a aussi puisé dans Masques et Bouffons (1860), une impressionnante étude sur la commedia dell’arte rédigée par Maurice Sand, le fils de Georges Sand. La Montréalaise d’adoption, née à Belgrade (ancienne Yougoslavie) se réclame de plus du dramaturge et prix Nobel de littérature (1997) Dario Fo, réputé pour être l’un des dramaturges italiens les plus réputés mondialement, avec Goldoni.
Ana Sokolović a développé le principe du grommelot, cher au nobélisé et qu’elle avait déjà exploité dans Svadba. Le terme désigne une langue construite à base d’onomatopées, utilisée dans le théâtre satirique et dès la commedia dell’arte du XVIe siècle. Le public ne comprend jamais tous les mots mais il saisit le sens du discours. Dario Fo s’inspirait lui-même du dramaturge vénitien Angelo Beolco dit Ruzzante (XVIe siècle) qui mêlait d’onomatopées les dialectes de la Vallée du Pô, aux expressions latines, espagnoles et même allemandes.
Dans le cas de Clown(s), Ana Sokolović marie notamment aux onomatopées le français, l’anglais, l’italien et le serbe, glissant çà et là des noms de sportifs, un Céline Dion ou un Me, myself, and I qui font rire l’audience. La compositrice imite avec brio la logique rythmique d’une langue réelle et on pense au Charlot de Charlie Chaplin, qui invente les paroles de la chanson Je cherche après Titine (The Nonsense Song) en mariant des mots français et italiens dans Les Temps modernes (1936).

Une scène tirée de Clown(s) de l’Opéra de Montréal. Photo : Vivien Gaumand
Une fresque fellinienne
Les magnifiques costumes (Sébastien Dionne) campent 27 personnages et accordent à chacun un caractère unique, tout en donnant le sentiment d’une troupe issue d’un film de Fellini. Le concepteur et les artisans de l’atelier des costumes de l’Opéra de Montréal ont utilisé des matières vintage, récupéré des vieux tissus entreposés depuis des années et imprimé puis vieilli certaines étoffes. Avec cette patine, les costumes semblent usés et les spectateurs comprennent que les artistes sont sur la route depuis très longtemps – d’autant que les tenues sont inspirées de différentes époques du clown.
Les superbes lumières (Laurent Routhier) participent grandement à la magie du spectacle. Il faut aussi mentionner les interprètes de DynamO Théâtre qui, à force d’acrobaties, débutent la représentation avant que l’opéra ne commence. L’audience pense aux fables baroques de Federico Fellini, à ses baladins mélancoliques et romantiques. Une réelle humanité et une douce anarchie se dégagent de l’ensemble, qui est, autre grande qualité, accessible à un public néophyte ou très jeune (plusieurs enfants étaient présents et ont beaucoup apprécié cette courte œuvre d’une heure quinze minutes).
Entre mariages forcés, sacrifices, viols, suicides ou assassinats, les opéras présentent le plus souvent les femmes comme les victimes d’une destinée centrée sur des besoins masculins. Le public se réjouit de trouver dans Clown(s) un souffle libre, fantaisiste et ludique où les personnages féminins et masculins sont égaux. Des festivals du monde entier ont présenté les œuvres d’Ana Sokolović et il ne fait aucun doute que Clown(s) suivra le même brillant parcours international.
Prochain rendez-vous avec l’Opéra de Montréal : Carmen de Bizet. Notez qu’une présentation pré-concert gratuite, animée par le musicologue Pierre Vachon, a lieu une heure avant chaque représentation.