Impressions d’un festival… en ligne

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Jazz en rafale, collection hiver-printemps 2021 (Première tranche)

Après trois ans de silence, le festival animé autour de l’étiquette montréalaise Effendi refait surface en ce début 2021. Confinement oblige, la série de concerts, neuf au total, est diffusée entièrement en ligne, sans public bien entendu. Les cinq premiers rendez-vous se sont déroulés entre le 23 janvier et le 6 mars, les quatre derniers enclencheront dès la mi-mars pour s’étaler jusqu’à la fin avril. Retour donc sur cette première tranche, avec quelques impressions sur le vif, sauf le concert de l’Auguste quartette du 4 février, manqué par un empêchement.

23 janvier : Manoel Viera Quartette – Rhizome

Originaire du Brésil, mais installé au Québec, apparemment, le pianiste Manoel Viera était un nouveau nom pour ce spectateur virtuel de cette soirée inaugurale. Comme il arrive assez souvent avec les musiciens expatriés, il est à peu près impossible pour eux de se défaire de leurs acquis culturels, même après avoir passé de nombreuses années éloignés de leur terre natale. Ainsi en est-il pour Viera dont les compositions sont explicitement enracinées dans la riche tradition musicale de cette vaste nation de l’hémisphère sud. Il aime bien marier tout ce bagage musical en lui au jazz américain, surtout quand il s’attaque au répertoire de Monk, son compositeur fétiche dira-t-on, puisqu’il a choisi trois morceaux du moine durant la généreuse heure et demie de musique captée dans le spacieux studio d’enregistrement Piccolo au centre-ville de Montréal. Parmi les reprises de Monk, le pianiste a choisi Skippy, l’une des lignes les plus difficiles à jouer, mais totalement maîtrisée par lui dans sa version hybride, oscillant entre un rythme brésilien et un swing propulsif. En fin de parcours, il s’est permis de déconstruire un des thèmes emblématiques du hard-bop, Airegin de Sonny Rollins, citant la mélodie de manière furtive au lieu de la jouer intégralement. Son assurance nous indique qu’il a un certain métier derrière lui, son approche est donc très bien définie, ses préférences aussi. Le côté latin domine bien sûr, d’autant plus que le quatrième membre du groupe joue des percussions diverses. En tout et partout un ensemble bien rodé, plaisant à écouter, mais pas de quoi pour casser la baraque. À noter : ce concert marquait le lancement de l’album Rhizome, première parution pour le pianiste chez Effendi.

30 janvier : Benjamin Deschamps Quartette – Road Trip

On peut bien discuter des mérites de rester chez soi et d’assister virtuellement à un concert au lieu d’être sur place – un débat pour un autre moment –, mais on peut quand même se réjouir de n’avoir pas eu à quitter ses murs lors d’une soirée hivernale propice à nous donner des engelures. Cela dit, le second spectacle présentait une formation typique d’un jazz de tradition, soit un trio piano chapeauté par un saxophoniste alto, celui-ci étant Benjamin Deschamps. Lauréat d’un prix Découverte de Radio Canada quelques années auparavant, ce musicien nage donc dans les eaux de ce jazz dit mainstream. Toutes les assises y sont : pulsation swinguante, successions de chorus improvisés par les différents membres sur les structures harmoniques sous-jacentes aux thèmes, répertoire de compositions originales aux tempos variés, tantôt lents, tantôt moyennement rapides, le tout en accord parfait avec les règles de l’art. Durant l’heure et quart de la prestation, le saxo a parcouru certains morceaux tirés de ses disques antérieurs et d’autres projetés pour son prochain qui, à cette écriture, restait toujours à faire. Il était entouré par quelques-uns de ses complices les plus fidèles, notamment Charles Trudel, assurant des accompagnements sobres au piano et jouant la plupart des solos après ceux du chef. Deschamps termina la soirée avec une suite en trois mouvements de son cru, une aventure de près de vingt minutes qui a offert les meilleurs moments de cette soirée.

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18 février : Yannick Rieu Generation Quartet

A-t-on besoin de présenter un musicien comme Yannick Rieu, lui qui hante nos scènes depuis plus de 30 ans ? Avec son collègue André Leroux, ils font partie de la filière coltranienne depuis leur entrée dans l’arène du jazz local, chacun prenant sa propre tangente au fil des ans. Si son vis-à-vis assume pleinement cette influence dans sa manière fougueuse de jouer, Rieu a effectué de multiples détours pour se démarquer d’elle, sans toutefois la congédier complètement. Parfois doux et recueilli, parfois plus énergique, par exemple dans ses projets électriques, Yannick a fait briller la torche de plus belle à cette occasion. Après un premier morceau assez mesuré au saxo soprano, il enfourcha alors son ténor, toujours son instrument par excellence, pour ouvrir les vannes : il domina largement dans cette  excursion de près de 17 minutes, son improvisation généreuse et remplie d’à peu près tous les traits de jeux propres à son grand héros. Selon l’intitulé du concert, il s’agissait bien d’une rencontre de deux générations de jazzman montréalais, soit le saxo et le bassiste Guy Boisvert d’une part (ce dernier véritable pilier dans le quartette de François Bourassa) et, d’autre part, la pianiste Gentiane Michaud-Gagnon (alias Gentiane MG) et le batteur Louis Vincent Hamel. Sympathique en soi, le trio offrait une toile de fond pour le saxo, sans jamais vraiment se distinguer, ni même le mettre au défi. Armé de son expérience, Rieu a su quand même attiser le feu sacré, mais on se demande jusqu’où il pourrait se rendre, si on lui donnait l’occasion de se produire avec une couple de grosses pointures américaines ?

Le Génération Quartet sera en concert virtuel le 27 mars prochain dans le ¨projet Octaèdre, organisé par l’Orchestre national de jazz de Montréal. Cet ensemble sera accompagné d’une section de cordes ainsi que du chanteur invité Edgar Bori, le tout arrangé par Jean-Nicolas Trottier. Information : http://www.onj.ca

 

6 mars : Yves Léveillé et Souffle de Liberté

Si Rieu s’est permis de revisiter son passé, autant dans sa manière de jouer que dans son choix de pièces, le pianiste Yves Léveillé s’est aussi livré à un exercice similaire, soit de reprendre une sélection de morceaux provenant de ses nombreux disques parus chez Effendi. En concert, il justifia sa décision par le fait qu’il avait déjà présenté son plus récent album (Phares) en spectacle à la fin 2019. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Léveillé fait partie de cette cohorte de jazzmen issus de la Vieille Capitale ; modeste en soi, la scène de cette ville a toujours été le théâtre d’un jazz qui vous tient par la main plutôt que de vous prendre par la gorge, donc lyrique à la manière de l’approche des pays nordiques qui affichent une préférence marquée pour des harmonies de types impressionnistes aspergées de petites tournures mélodiques bluesy. Pour toutes ces caractéristiques, ce jazz de Québec accuse toutefois un certain manque de nerf, ou de tripes si vous le voulez. Les compositions du pianiste sont certainement bien fignolées, au point que les musiciens y sont captifs, voire soumis à leurs paramètres. Quant à la prestation, on se demande si la longue relâche avait contribué à un peu trop de prudence. En fait, il aura fallu près d’une heure pour que l’ensemble arrive à se délier, fort curieusement dans le seul morceau n’étant pas de la plume de Léveillée, Seeing the Melody, de sa proche complice pianiste Eri Yamamoto. Par le passé, Léveillé enregistrait avec des formations un peu plus élargies que le quartette actuel, son véhicule de choix ces derniers temps. Pour sa deuxième présence dans la série, le bassiste Yves Boisvert accomplissait son travail discrètement, comme le batteur Yves Bastien, assez retenu dans l’ensemble, tout comme le saxo Roberto Murray, qui jouait ses trois saxophones (soprano, alto et baryton) bien sagement. Pour revenir à une idée soulevée au début de ce compte-rendu, il est beaucoup plus facile pour un musicien de sortir de sa ville que sortir la ville d’un musicien, exemple ici à l’appui. Dans les semaines qui suivent, du moins avant de passer à la seconde ronde de ces critiques le mois prochain, j’ai bien le goût de me faire décoiffer un peu en réécoutant une de ces galettes de McCoy Tyner dans ses belles années, sinon un bon Cecil Taylor décapant.

À la veille de publier ces lignes, nous apprenons que Léveillé reviendra à la charge la semaine prochaine avec un nouveau projet de quintette, soit une rencontre de son trio (avec Boisvert et Bastien une fois de plus) avec deux musiciens de Toronto, le tromboniste William Cairn et la saxophoniste Tara Davidson. Pour informations, consulter le listing suivant : https://myscena.org/events/yves-leveille-tr…nd-tara-davidson/  Une première rencontre prometteuse dira-t-on. Un projet d’avenir ?… Wait and see, comme disent les anglos.

Concerts à venir (information sur spectacles et passes d’accès pour les visionnements:

13 mars : Jacques Kuba Séguin et Microcosme https://myscena.org/fr/events/effendi-jazz-en-…sente-microcosme/ 

27 mars : Effendi Jazzlab LogusLabusMuzikus https://myscena.org/fr/events/jazz-en-rafale-p…oguslabusmuzikus/

10 avril : François Bourassa (Solo) L’impact du silence https://myscena.org/fr/events/effendi-jazz-en-…mpact-du-silence/

24 avril : Felix Stüssi SuperNova 4 https://myscena.org/fr/events/effendi-jazz-en-…-et-super-nova-4/

 

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A propos de l'auteur

Marc Chénard is a Montreal-based multilingual music journalist specialized in jazz and improvised music. In a career now spanning some 30 years, he has published a wide array of articles and essays, mainly in Canada, some in the United States and several in Europe (France, Belgium, Germany and Austria). He has travelled extensively to cover major festivals in cities as varied as Vancouver and Chicago, Paris and Berlin, Vienna and Copenhagen. He has been the jazz editor and a special features writer for La Scena Musicale since 2002; currently, he also contributes to Point of Departure, an American online journal devoted to creative musics. / / Marc Chénard est un journaliste multilingue de métier de Montréal spécialisé en jazz et en musiques improvisées. En plus de 30 ans de carrière, ses reportages, critiques et essais ont été publiés principalement au Canada, parfois aux États-Unis mais également dans plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne, Autriche). De plus, il a été invité à couvrir plusieurs festivals étrangers de renom, tant en Amérique (Vancouver, Chicago) que Outre-Atlantique (Paris, Berlin, Vienne et Copenhangue). Depuis 2012, il agit comme rédacteur atitré de la section jazz de La Scena Musicale; en 2013, il entame une collabortion auprès de la publication américaine Point of Departure, celle-ci dédiée aux musiques créatives de notre temps.

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