Jessye Norman : une élégance de reine

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Jessye Norman… par où commencer ? La liste est sans fin : des répertoires de soprano, mezzo ou alto à la musique de Strauss, Wagner, Berg, Berlioz ou Cage. Sans oublier les « spirituals ». Elle a toujours fait preuve d’un engagement incomparable envers la musique et les textes, incarnant une palette d’émotions qui atteignait les profondeurs de l’âme des auditeurs.

Jessye Norman And Susan Platts- New York, 2005 Photo : Rolex / Tomas Bertelsen

Mon cœur et mon âme abondent en souvenirs. Je suis profondément touchée d’avoir une tribune pour les partager, en hommage à cette femme des plus étonnantes, une chanteuse et interprète unique.

J’ai rencontré Jessye en 2004 dans le cadre du Programme Rolex de mentorat artistique. J’étais l’une des quatre finalistes choisies par un groupe de musiciens afin de se produire devant elle. La décision finale lui revenait quant à la personne qu’elle allait prendre sous son aile.

C’était une froide journée de février. Je me souviens d’avoir attendu devant une église de l’Upper East Side de New York. Son arrivée a été, comme chaque fois que je l’ai vue, d’une grâce digne de la royauté. Elle m’a accueillie avec un large sourire, de manière chaleureuse et personnelle. Elle a marché dans l’allée de l’église, m’a tendu la main et m’a dit de sa voix élégante : « Susan, quel plaisir de vous rencontrer. » Une grande chaise en bois avait été placée à mi-chemin dans l’allée. Elle s’est assise et mon « audition » a commencé.

Le répertoire était de mon choix. Au lieu d’un ensemble hétéroclite, j’ai chanté un cycle, les Lieder eines fahrenden Gesellen de Gustav Mahler. Elle a souri pendant mon interprétation et j’ai senti qu’elle chantait avec moi en silence, ressentant chaque souffle, chaque phrase et chaque émotion du texte. Un beau silence a suivi ma présentation. J’ai regardé Jessye et, avec un sourire radieux, elle m’a dit : « Merci d’avoir partagé cette musique exquise avec tant de profondeur. » Qu’elle me choisisse ou non, à ce moment-là, je ne touchais plus terre !

Des semaines se sont écoulées avant que je reçoive la nouvelle que je serais sa protégée pour l’année 2004-2005. Je n’oublierai jamais cet appel. Ma vie musicale a ce jour-là changé pour toujours.

Notre collaboration « officielle » a duré un an, mais nous avons partagé quinze belles années de musique et d’amitié. Quand les circonstances et les horaires le permettaient, nous nous rencontrions. Nous avons assisté à des concerts, travaillé, discuté ou simplement pris le thé ensemble. Que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord, nous avons entretenu nos relations et elle me faisait sentir comme un membre de sa famille. Elle a toujours été attentionnée à mon égard et prenait le temps de s’informer sur mes proches.

« Mon travail avec Susan vise à laisser vivre librement cette voix incroyable qui est en elle. »

Notre première séance de travail a eu lieu chez elle, dans le nord de l’État de New York. Nos séances ensemble duraient généralement trois ou quatre heures. Au fil des ans, nous avons couvert de nombreux répertoires, notamment des œuvres de Mahler, Strauss, Brahms et Ravel, pour n’en citer que quelques-unes. Elle m’a guidée de manière à ce que ma voix puisse vraiment s’épanouir, devenir une voix entière qui peut couper à travers le son d’un orchestre sans que je doive la forcer.

Au cours de nos séances, elle était généralement assise à dix ou quinze pieds de moi. Pendant que je chantais, ses bras étaient souvent animés, indiquant un mouvement de rotation et d’avancement, comme s’ils entraînaient le son hors de moi. À ce jour, je sens cette image gravée dans mon esprit et dans ma voix, la propulsant vers l’avant. Je m’en inspire lorsque je répète, joue ou enseigne. Les aspects d’interprétation et de diction de notre travail étaient très touchants. Nous passions souvent des heures à discuter de la poésie, des émotions et de la complexité de la langue et nous trouvions toujours des significations plus profondes, quelle que soit la musique dont nous discutions.

En plus des aspects techniques et interprétatifs que nous avons abordés au cours de notre collaboration, Jessye m’a également prodigué à maintes reprises des conseils concernant les hauts et les bas de cette carrière et elle m’a souvent offert son réconfort.

Peu de temps après que nous avons commencé à travailler ensemble, j’ai commencé à avoir du fil à retordre avec un chef. J’étais jeune et loin de chez moi. C’était une période émotionnellement difficile. Malgré tous mes efforts, je n’arrivais tout simplement pas à plaire à ce chef. J’ai contacté Jessye par courriel pour lui demander si nous pouvions discuter. Presque immédiatement mon téléphone a sonné. Nous avons parlé de la situation pendant plus d’une heure. À un moment donné, elle a déclaré : « C’est tout simplement inacceptable, chère Susan. Voudrais-tu que j’appelle cette personne et que je lui dise ma façon de penser ? » La vision de Jessye Norman réprimandant le chef a défilé sous mes yeux. J’ai souri et mon cœur s’est senti à nouveau fortifié. La simple idée de sa proposition m’a redonné de l’énergie.

Puis, en 2012, j’ai eu à chanter aux BBC Proms au Royal Albert Hall. J’étais la troisième secrétaire dans Nixon in China de John Adams. Aucun rôle n’est insignifiant, mais il s’agissait du plus mineur. Je n’oublierai jamais cette soirée. Après le concert, Jessye et son amie Jane sont venues à ma rencontre dans les coulisses avec une bouteille de Veuve Clicquot.

Les trois secrétaires partageaient une loge tout au fond du couloir. Pour me rejoindre, Jessye et Jane ont dû passer devant les autres loges. Comme à l’accoutumée, d’innombrables visiteurs se bousculaient dans un bourdonnement d’après-concert. Et voilà que Jessye Norman entre, ou peut-être devrais-je dire « fait son entrée », avec ces manières royales que j’ai mentionnées plus tôt : « Oh ! Mme Norman, que faites-vous ici ? Mme Norman, quel plaisir de vous accueillir ici ! Puis-je avoir une photo avec vous ? »

Soit dit en passant, Jessye était toujours perplexe lorsqu’on lui demandait pourquoi elle assistait à un concert. Elle m’a dit une fois : « Je suis musicienne et j’aime assister aux concerts quand je le peux. Pourquoi se demande-t-on ce qui amène une musicienne à assister à un concert ? »

Pour revenir à cet épisode au Royal Albert Hall, sa présence attirait toute l’attention. Je pouvais l’entendre dire : « Où est Susan… où est Susan…? » J’affichais LE plus grand sourire quand elle s’approcha de moi avec la bouteille de bulles. Elle m’a tendu le champagne, m’a prise dans ses bras et m’a dit : « Tout simplement merveilleux, ma chère Susan. Quelle soirée exceptionnelle. » Ses compliments s’adressaient à l’ensemble de la distribution et de la production, mais je savais qu’elle était venue me voir, m’entendre et me soutenir.

Un de mes derniers et meilleurs souvenirs de Jessye est celui d’une soirée en décembre 2018. Je l’accompagnais à la National Sawdust, une salle de spectacles à Brooklyn, pour chanter à un événement en son honneur. Seulement quelques artistes étaient présents. J’ai chanté Zueignung de Richard Strauss. Jessye était assise à dix pieds de moi et son sourire quand je chantais était plein d’amour, de soutien, de fierté et de joie. Je sais qu’elle a été avec moi tout au long.

Dans Zueignung, chaque verset se termine par les mots « Habe Dank » (« merci »). Je suis éternellement reconnaissante à Jessye Norman pour les innombrables façons dont elle a été une bénédiction dans ma vie.

Au cours de cette soirée à Brooklyn, nous avons entendu un enregistrement de Jessye chantant There is a Balm in Gilead. Sa présence indéniable a rempli la salle. J’ai pleuré tout comme je pleure présentement. La voix de Jessye sera toujours un baume sur le monde. Elle a quitté trop tôt cette terre, mais lui laisse sa grâce pour toujours.

Traduction par Andréanne Venne

 

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