Critique | Festival Bach Montréal : Jakub Orliński, aussi phénoménal que Michał Biel

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Ça faisait 7 ans que Jakub Józef Orliński n’avait pas remis les pieds à Montréal. Et, comme en 2018, c’est grâce au Festival Bach de Montréal, avec le soutien du Consulat général de Pologne, que l’on devait son retour dans la métropole, le 24 novembre dernier, en compagnie cette fois de son partenaire artistique, Michał Biel. 

Depuis 7 ans, le contre-ténor de 35 ans marque de son empreinte le milieu de la musique classique au sens large, par sa voix unique, ses collaborations éclectiques et son talent parallèle pour le breakdance, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Résultat : partout où il passe, Orliński est accueilli par une foule de partisans, déjà conquis d’avance. De fait, on n’avait jamais vu une salle Pierre-Mercure aussi remplie, du parterre au balcon, donnant l’impression d’une véritable marée humaine. 

Au vu du récital donné ce soir-là, la ferveur populaire est-elle justifiée ? Réponse courte : oui à 90%. Orliński, c’est d’abord un timbre reconnaissable entre mille, peut-être plus qu’un Franco Fagioli ou qu’un Andreas Scholl. Orliński, c’est aussi une voix qui porte très bien, peu importe le registre vocal, et ce malgré le fait qu’une voix de fausset est, par définition, plus délicate, plus susceptible aux conditions physiques, qu’une voix de poitrine. 

Orliński, c’est enfin une profondeur expressive étonnante, une sincérité dans l’interprétation qui fait vivre au public un large spectre d’émotions. Cette dimension a pris tout son sens au moment d’aborder les mélodies de ses compatriotes compositeurs, Tadeusz Baird et Mieczysław Karłowicz. On a senti chez lui une vraie sensibilité artistique, une affection particulière pour le style romantique de ces pièces qui s’inscrivent dans la lignée de Schubert, en plus d’une belle éloquence dans sa langue maternelle, où les consonnes sont articulées à la perfection. Dans Wiederstehe doch der Sünde de Bach, le chanteur a pris soin de projeter un son le plus pur possible, avec un léger vibrato en fin de phrase, comme le veut le style sacré baroque.  

Cependant, la voix d’Orliński n’a pas été infaillible. Si la plupart des airs lui étaient vraiment confortables, soit parce qu’il les connaissait de fond en comble pour les avoir maintes et maintes fois chantés, soit parce que l’écriture vocale tombait parfaitement dans ses cordes, il arrivait que le chanteur perde en qualité de résonnance sur certaines voyelles, notamment dans le registre médian, ou que certains passages vers l’aigu soient moins bien négociés que d’autres. Le chanteur y allait clairement à l’instinct, ce qui faisait son charme, mais n’offrait pas, par conséquent, une tenue à toute épreuve. La cadence à la fin de Music for a While de Purcell, pourtant un de ses grands succès sur disque, n’est pas apparue aussi soignée et son aigu, pas aussi bien timbré. Au retour de l’entracte, l’exécution de « Verdi prati », extrait d’Alcina de Haendel, n’a pas été aussi éclatante que toute la première partie du programme, couronnée par une interprétation phénoménale de l’air du froid de Purcell, « What power art thou ». Tout était réuni dans cet air : la puissance, l’incroyable aplomb, la justesse, l’expression de colère… On comprend alors pourquoi Orliński est le contre-ténor que le monde s’arrache. C’est un moment, par chance vécu en direct, dont on se rappellera encore longtemps. 

On se souviendra, avec la même acuité, de la performance époustouflante de Michał Biel. Le pianiste polonais s’est mué naturellement en homme-orchestre, allant des decrescrendos et des nuances les plus subtils aux extrêmes terrifiants du triple forte. Sans cesse guidé par l’expression dramatique et l’intelligence musicale, il a offert tout un récital à égalité parfaite avec son collègue. Dans ce rôle ô combien difficile, il faut bien avouer que M. Biel est ce que l’on a vu et entendu de mieux à Montréal, au point de faire de l’ombre à beaucoup de chanteurs. 

Les artistes ont offert deux rappels, dont Strike the Viol de Purcell, un moment de complicité, d’humour et de contraction plutôt bienvenu après un récital ajusté au millimètre. Saluons enfin les courtes interventions d’Orliński au fil de la soirée, chaleureuses et bienveillantes, qui ont idéalement guidé le public dans son écoute. Un brillant animateur!

 

Le Festival Bach de Montréal se poursuit jusqu’au 7 décembre. Pour voir la programmation, visitez le https://festivalbachmontreal.com/programmation/

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

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