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Le Quatuor Molinari profite du récent 50e anniversaire de la disparition de Chostakovitch pour présenter l’intégrale de ses quatuors à cordes. « Il s’agit de l’un des cycles les plus marquants du répertoire, au même titre que ceux de Beethoven et de Bartók », précise sa directrice artistique, Olga Ranzenhofer. Pour l’occasion, la formation s’appuie à la fois sur son expérience des projets d’envergure ainsi que sur ses nombreux concerts déjà consacrés à Chostakovitch.
Sa musique possède une richesse incroyable : débordements dramatiques, valses, mélodies d’une grande beauté et une large palette sonore. Les quatuors seront interprétés dans l’ordre chronologique, permettant de suivre l’évolution du langage musical du compositeur russe.

Ses premiers quatuors ont permis à Chostakovitch de développer un style plus personnel que ses symphonies, surveillées de près par le régime soviétique. Il en ressort une musique très intime et représentative d’une époque trouble pour le compositeur. Les quatuors suivants sont plus contrastés : il y a de la légèreté, mais aussi des épisodes plus sombres. Les derniers, plus introspectifs, nous permettent de mieux sonder son univers intérieur tourmenté, avec notamment des solos qui permettent à chaque instrumentiste de s’illustrer.« Ce cycle est rempli d’une force dramatique et d’une charge émotive inégalées dans le répertoire pour quatuor, ajoute Ranzenhofer. L’interprétation exige une grande endurance physique ainsi qu’une concentration sans faille. »Un défi de taille pour les Molinari, habitués à présenter de tels marathons musicaux… et à être récompensés en retour, comme en témoignent les 29e et 30e prix Opus qu’ils ont récemment remportés.
Le Quatuor Molinari présente l’intégrale des 15 quatuors à cordes de Dimitri Chostakovitch les 28, 29 et 31 mai, au Conservatoire de musique de Montréal.
www.quatuormolinari.qc.ca
Le Quatuor selon Chostakovitch — Entrevue avec Olga Ranzenhofer, directrice artistique du Quatuor Molinari
par Guillaume De Pauw
Le Quatuor Molinari va présenter l’intégrale des quatuors à cordes de Dimitri Chostakovitch les 28, 29 et 31 mai au Conservatoire de Montréal. Olga Ranzenhofer, directrice artistique et premier violon du Molinari, nous parle de ce nouvel événement fleuve dont le quatuor a le secret.
Avant d’évoquer ce triple concert, félicitations pour vos 29e et 30e Prix Opus récoltés en février dernier. En plus de savoir où vous les rangez, on se demande si le plaisir de recevoir une énième récompense est toujours le même ?
Oui, car cela souligne une certaine constance et continuité dans notre travail. Nous avons aussi eu la chance d’être récompensés par d’autres prix tout au long de notre carrière (Echo Klassik en Allemagne, Abbiatti del disco 2025, Diapason d’or, Charles-Cros en France…) et c’est une reconnaissance qui nous conforte dans nos prises de position et nous donne envie de continuer à travailler fort et à faire découvrir le grand répertoire pour quatuor à cordes des 20e et 21e siècles à notre public.
Le concert Le Quatuor selon Chostakovitch présentera le cycle complet de ses 15 quatuors à cordes. Pourquoi ce choix ?
D’abord, on a récemment célébré le 50e anniversaire de la mort de ce compositeur qui nous a laissé un héritage musical d’une immense valeur. Nous avons interprété son 4e quatuor dès notre premier concert en 1997 et, près de 30 ans plus tard, nous sommes toujours aussi passionnés par cette musique extraordinaire.
Par ailleurs, jouer les quatuors de Chostakovitch est très formateur pour tout quatuor à cordes. Ils sont remplis de musique tonale qui requiert une grande concentration pour trouver l’intonation parfaite, mais aussi des solos qui permettent à chacun de s’exprimer individuellement. C’est, à tout point de vue, une musique passionnante, avec des débordements dramatiques, des valses, des mélodies d’une grande beauté, une palette sonore très large.
Vous avez déjà présenté cette musique à plusieurs reprises, qu’est-ce qui vous a donné envie de la reprogrammer ?
Nous devions faire cette intégrale la saison dernière pour souligner les 50 ans de la mort de Chostakovitch. Des circonstances imprévues ont fait que nous n’avons pas pu faire les concerts, alors il était tout naturel pour nous de les faire cette année. Les quatuors de Chostakovitch sont des œuvres que l’on veut toujours jouer et rejouer. Elles grandissent en nous et maintenant nous pouvons aussi nous appuyer sur l’expérience et la maturité du Quatuor acquises au fil des ans. Et cette période coïncide avec l’arrivée d’une nouvelle altiste, Cynthia Blanchon, qui s’est jointe à notre formation au début de la saison et qui nous apporte un nouvel élan.
Qu’est-ce qui rend cette musique si unique à vos yeux ?
Il faut comprendre que ce cycle fait partie des plus importants du genre, avec ceux de Beethoven et de Bartók, mais que, contrairement à ces derniers, il les a conçus comme les parties d’un véritable cycle, à la manière de Bach dans Le Clavier bien tempéré. Il s’est arrêté à quinze quatuors, mais il avait l’ambition d’en écrire 24, donc un pour chaque tonalité.
Est-ce que cela sous-entend une expérience différente d’écouter ses quatuors de manière intégrale ?
Nous présentons justement les quatuors de manière chronologique pour pouvoir mettre l’accent sur l’évolution de son écriture. C’est intéressant parce que quand nous les travaillons tous de front, nous découvrons des caractéristiques communes dans ses différentes œuvres. Par exemple, le rythme d’anapaste, deux brèves suivies d’une longue, est très fréquent dans ses quatuors et est même utilisé de différentes façons thématiquement ou en accompagnement avec des ricochets, un effet sautillant. Le public entendra aussi que les marches funèbres et les passacailles se retrouvent dans plusieurs quatuors.
On parlera d’ailleurs de tout cela lors d’une activité de médiation qui s’adresse autant aux mélomanes qu’aux néophytes (Dialogue sur le Plateau, le mardi 26 mai, 19 h 30 à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal).
De manière générale, quels sont les grands défis que posent les quatuors de Chostakovitch pour les interprètes ?
La force dramatique de ses quatuors demande une concentration de bout en bout. Quand on a des parties qui semblent plus simples, la précision rythmique et l’intonation doivent être parfaites. Ça devient comme du Mozart, tout s’entend ! Un autre défi consiste à enchaîner des sections très contrastantes : un mouvement très rythmique et énergique rempli d’accents et qui requiert une intensité folle peut être suivi d’un adagio très lent et sibyllin qui exige un contrôle absolu alors que notre rythme cardiaque est à 140!
Y a-t-il une préparation particulière, physique ou mentale, pour soutenir un tel effort pendant trois soirées ?
Nous ne ferons pas de répétition générale complète le jour du concert, mais nous nous concentrerons sur certains passages. Au niveau de l’endurance, il faut savoir doser son énergie du début à la fin du concert. Il faut surtout arriver bien reposé pour pouvoir garder une concentration maximale tout du long.
Le public aussi doit-il être préparé ?
C’est aussi exigeant pour les auditeurs : une des soirées cumule 135 minutes de musique au total. Mais notre public nous suit depuis longtemps et on sent une sorte d’osmose pendant les concerts, comme s’il respirait en même temps que nous pour respecter les silences. Et cela nous nourrit également : la salle de concert du Conservatoire a une acoustique extraordinaire pour le quatuor à cordes et elle permet de vivre une expérience de partage unique avec l’auditoire.
Chostakovitch est souvent associé à ses symphonies. Quelles sont les particularités de son écriture pour quatuor ?
Ses symphonies ont été composées lorsqu’il était plus jeune, et il avait déjà atteint une certaine maturité lors de la composition de ses quatuors. C’est aussi une musique plus intime, plus personnelle, qui nous permet de mieux sonder son âme. Et ce qui est passionnant pour un musicien, c’est que de nombreux passages font appel à des qualités d’interprétation, au-delà des qualités d’exécution.
Parlons de la première soirée, qui regroupe les quatuors 1 à 5. Comment décririez-vous les couleurs de ces œuvres ?
Rappelons qu’à cette époque, sous Staline, les autorités lui reprochaient un trop grand formalisme. Ses œuvres étaient surveillées. Je crois qu’il avait même sa valise sous son lit, au cas où l’on déciderait de le déporter en Sibérie. Les quatuors à cordes lui ont permis de se mettre à l’écart des musiques officielles qu’il était obligé d’écrire pour le régime soviétique. C’est une musique très intime, très personnelle. Cela se reflète musicalement : au fil des quatuors, il y a des passages de plus en plus dépouillés, des silences, mais aussi des solos d’alto, de violoncelle et de violon qui font écho à sa propre solitude. C’était une époque assez dramatique pour lui et cela se ressent dans ses compositions.
La deuxième soirée couvre une période charnière de sa vie. Comment son style évolue-t-il dans ces quatuors ?
Chostakovitch se remarie après le décès de sa femme, à une période qui coïncide aussi avec une plus grande liberté artistique après la mort de Staline. On ressent cela dans son quatuor n° 6, avec des passages plus radieux. Mais cette légèreté sera vite contrastée par des épisodes plus sombres qui reviennent de manière récurrente dans sa musique.
Parmi ces cinq quatuors, y en a-t-il un dont vous souhaiteriez nous parler en particulier ?
C’est difficile de répondre à cette question, car je les aime tous ! Le compositeur R. Murray Schafer à qui l’on a demandé laquelle de ses œuvres avait sa préférence, a répondu qu’elles ont toutes un air de famille mais ont chacune leur propre personnalité, comme les enfants d’une même famille. Il y a des spécificités et des qualités dans chacune qui les rendent uniques. Le quatuor n° 8 de Chostakovitch est de loin le plus connu : c’est une de ses œuvres les plus emblématiques, avec comme thème principal les notes correspondant à son nom, DSCH (ré-mi bémol-do-si) et dans laquelle il se cite lui-même, ce qui en fait un quatuor autobiographique.
La troisième soirée sera consacrée aux derniers quatuors, écrits vers la fin de sa vie. Quelle est l’atmosphère générale de ces œuvres tardives ?
Écrites de 1966 à 1974, ces années sont celles où il était très malade et où la mort était partout autour de lui. Les mélodies sont plus sombres, l’écriture plus dépouillée. Ce qui est intéressant, c’est qu’il dédie les quatuors nos 11 à 14 aux différents membres du Quatuor Beethoven, la formation qui a créé tous ses quatuors, sauf le premier et le dernier. Chaque instrument peut ainsi s’illustrer dans « son » quatuor
Par exemple, dans son 11e quatuor, dédié au second violon du Quatuor Beethoven qui venait de mourir, on retrouve ces contrastes qui rythment sa musique, avec des silences pour souligner l’absence et des moments de légèreté pour évoquer l’humour du musicien disparu.
Enfin, le dernier quatuor sera interprété dans le noir, avec des chandelles, comme le veut la tradition, concluant ainsi ce testament musical dans une atmosphère de recueillement.
Après trois jours de marathon musical, ressent-on l’envie de faire une pause ?
En fait on est submergé par toutes les mélodies dans nos têtes, on revit le concert… et on a hâte de recommencer !
Infos et billets
- https://quatuormolinari.qc.ca/
- https://conservatoire-montreal.tuxedobillet.com/Conservatoire%20Montr%C3%A9al/le-quatuor-selon-Chostakovitch
Balado
- Le Quatuor selon Chostakovitch – Quatuors 1 à 5 | BaladoQuebec.CA
- Le Quatuor selon Chostakovitch – Quatuors 6 à 10 | BaladoQuebec.CA
- Le Quatuor selon Chostakovitch – Quatuors 11 à 15 | BaladoQuebec.CA
Rencontre
Dialogue sur le Plateau : Le Quatuor selon Chostakovitch – Quatuor Molinari | Ville de Montréal
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