Musiques et cinéma | Le leitmotiv : La musique comme vecteur narratif à l’opéra et au cinéma

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Le 14 mai, l’Orchestre symphonique de Montréal donnera le prélude et le Liebestod de Wagner, tirés de Tristan und Isolde, un opéra où certains motifs musicauxLe 14 mai, l’Orchestre symphonique de Montréal donnera le prélude et le Liebestod de Wagner, tirés de Tristan und Isolde, un opéra où certains motifs musicaux – associés à des personnages, des émotions ou des idées dramatiques – reviennent de façon récurrente, façonnant subtilement l’évolution dramatique.

Dans Tristan und Isolde, les leitmotive se déclinent sous diverses formes, allant du « motif du désir » et de l’« appel des amants » à des concepts dramatiques comme le « motif du Jour », incarnation de l’ordre social et du devoir. À eux seuls, ils tracent un parcours musical qui accompagne le public tout au long de l’opéra.

On trouve les premiers élans du leitmotiv chez Mozart et Berlioz, mais c’est avec l’utilisation qu’en fit Wagner qu’il devint l’un des outils les plus puissants de la narration musicale. Selon les scènes ou les contextes, il peut suggérer des liens cachés entre les personnages ou annoncer des événements. La musique s’impose alors comme un élément intrinsèque de la narration.

Au XXᵉ siècle, la technique s’impose comme un élément central de la musique de film, se déployant dans une grande diversité de genres, au gré des contextes.

Dans le genre de l’action, le thème de 1962 de Bond, qui agit comme motif de personnage, définit musicalement James Bond tout en soulignant son sang-froid et sa détermination.

À l’inverse, le genre romantique déplace l’attention vers les liens émotionnels entre les personnages. Dans le film oscarisé La La Land (2016), le « thème de Mia et Sebastian » se présente comme un motif pianistique empreint de mélancolie, qui donne vie à leur relation sur le plan musical et traduit la tension douce-amère entre deux êtres qui s’aiment, mais doivent finalement se quitter. On l’entend notamment dans des scènes clés, comme la séquence du planétarium et l’épilogue final, qui suggère une version alternative de leur histoire.

Le genre de l’aventure met davantage l’accent sur les moments héroïques : la « marche des attaquants » de la série de films Indiana Jones (à partir de 1981) retentit généralement lorsque le protagoniste réchappe héroïquement à une situation.

Dans les films fantastiques, les leitmotive s’attachent souvent à des lieux. Chaque lieu majeur dans Le Seigneur des anneaux (2001–2003) se voit attribuer une identité musicale : la douceur bucolique de la Comté, les sonorités envoûtantes de Fondcombe, l’élan valeureux du Rohan ou encore les bruits inquiétants du Mordor.

Jaws (1975), Universal Pictures

Jaws (1975) réalisé par Steven Spielberg
Photo : Universal Pictures

Enfin, les genres de films d’horreur et à suspense illustrent la puissance des leitmotive dans leur plus simple expression. Cela est particulièrement frappant dans le « thème du requin » du film Jaws, qui montre comment deux simples notes suffisent à créer une forte reconnaissance et un suspense haletant, annonçant la présence du requin bien avant son apparition. Près d’un demi-siècle après la sortie du film, on reconnaît encore instantanément ce motif. L’absence du requin à l’écran durant la majeure partie du film confère à la musique une fonction d’avertissement, modelant l’expérience de suspense vécue par le public. Des techniques similaires traversent l’œuvre filmographique de John Williams.

Dans La Guerre des étoiles, chaque personnage ou concept majeur possède son thème musical, depuis la sombre « marche impériale » de Darth Vader jusqu’au plus lyrique « thème de la force », symbolisant l’énergie mystique au cœur de l’histoire. Dans l’ensemble des films Harry Potter, le « thème de Hedwig » agit comme véritable signature sonore du monde de la magie. Le thème ample et vibrant de Parc jurassique fait naître un sentiment d’émerveillement face aux dinosaures ressuscités.

John-Williams.

John Williams
Photo : Todd Rosenberg Photography

Dans ces films, les leitmotive structurent l’écoute et orientent l’expérience du public. Personnages, concepts et mondes reçoivent une signature musicale propre, qui aide les auditeurs à saisir la progression affective et dramatique de l’histoire. Ces thèmes ne demeurent toutefois pas immuables et reviennent fréquemment sous des orchestrations renouvelées ou dans des cadres harmoniques transformés. Une grande part de leur efficacité est étroitement liée à la manière dont les compositeurs de musique de film écrivent pour l’orchestre.

De fait, le langage musical de Williams est fortement ancré dans la tradition symphonique, influence qui éclaire le lien étroit entre sa musique de film et des techniques issues de l’opéra, comme le leitmotiv. Des pupitres de cuivres éclatants, des lignes de cordes lyriques et des harmonies généreuses donnent à la musique de cinéma une grande intensité expressive. Souvent, le paysage sonore des partitions de cinéma modernes s’apparente à celui de l’orchestre romantique du XIXᵉ siècle. Ce rapport entre la tradition classique et la musique de film contribue en grande partie à la résonance durable de l’œuvre de compositeurs comme Williams.

Les partitions de cinéma sont aujourd’hui fréquemment données en concert par des orchestres à travers le monde, et les séances de ciné-concert − où l’on projette le film pendant que l’orchestre en joue la musique − sont devenues particulièrement populaires. Comme nous l’avons évoqué dans notre précédente chronique de cette série consacrée aux ciné-concerts et aux projections (Musiques et cinéma – du nouveau à La Scena), ces concerts associent projection et orchestre en direct dans une formule originale, soulignant la parenté profonde entre la musique de cinéma et la tradition symphonique.

Traduction : Anne Marie Babkine

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