Les Concerts Populaires de Montréal commémorent le Concerto posthume d’André Mathieu

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Jeudi dernier, les Concerts Populaires de Montréal accueillaient au Centre Pierre-Charbonneau l’Orchestre Métropolitain sous la direction du jeune chef Nicolas Ellis. Au programme, le Concerto pour piano n°4 d’André Mathieu mettant en lumière Jean-Philippe Sylvestre, et la Symphonie n°7 de Beethoven.

Il y a cinquante ans, le compositeur québécois André Mathieu mourait dans une indifférence générale, en laissant derrière lui les bribes d’un quatrième concerto pour piano. À partir d’une douzaine de pages manuscrites ainsi que de thèmes et improvisations enregistrées pour piano seul, il a fallu un travail titanesque d’écriture et d’orchestration pour aboutir à un concerto de quarante minutes d’une puissance dramatique et d’une énergie déroutantes. Ce travail de longue haleine, on le doit au compositeur et chef d’orchestre Gilles Bellemare, qui a dû reconstruire une œuvre très fragmentée en se mettant dans la peau de Mathieu.

Il en découle une œuvre de nature postromantique en trois mouvements. On y entend les influences de Rachmaninoff, de Gershwin, des touches de Ravel ou de Prokofiev ; le discours est saccadé, la rythmique sans cesse changeante ; là où l’on croit pouvoir deviner l’issue d’un développement, Mathieu et Bellemare nous surprennent et nous replongent dans l’imprévisible élan d’un thème précédent ou d’une atmosphère totalement contrastée. Le deuxième mouvement fait voyager un thème empreint de naïveté, d’un élan lyrique à un univers lugubre, torturé, et révèle à travers son cheminement orchestral son essence romantique. Comme chez Prokofiev, la dissonance est diluée dans le matériau musical pour apporter une touche de couleur supplémentaire, en restant toujours accessible.Pendant quarante minutes, soliste et orchestre dialoguent avec une grande écoute et un enthousiasme communicatif, la complicité entre le chef et le pianiste est manifeste, évidente et nécessaire.

« Je cherche à rendre justice au compositeur, à être le plus près de ce qu’il joue, tout en faisant un compromis entre les enregistrements [d’André Mathieu] et l’orchestre. La connexion avec l’orchestre est très importante », précise Jean-Philippe Sylvestre. Devant une œuvre si peu jouée ou endisquée, il se pose inévitablement la question de son interprétation. Sylvestre a opté pour la fidélité à la pensée du compositeur en se fiant aux enregistrements de Mathieu et à ses influences principales, Rachmaninoff dans une grande part et Gershwin pour les touches de jazz. « Savoir improviser, ajoute le pianiste, permet une liberté immense en classique. Cela permet, en tant qu’interprète, de donner sa signature à une œuvre tout en respectant un cadre strict ». Tout comme Mathieu, Sylvestre est un improvisateur hors pair ; il arrive à faire ressortir de manière limpide l’aspect improvisé primordial dans la pensée de Mathieu, et qui se remarque autant dans le jeu, détaché et très changeant, que dans la forme volontairement déstructurée de ses phrases musicales. En outre, Sylvestre opte pour un jeu franc, linéaire, dénué de rubato et qui va puiser son expression dans un vaste nuancier de dynamiques, tirant ainsi profit d’une technique longuement éprouvée et teintée d’un grain de folie qui semble faire écho à la vie tourmentée de Mathieu.

La partition orchestrale, qui est largement attribuable à Gilles Bellemare, demande elle aussi un travail rigoureux de la part du chef d’orchestre Nicolas Ellis : « C’est une œuvre très chargée au niveau de l’orchestration, il faut alléger la texture orchestrale pour que le piano ressorte bien ». L’Orchestre Métropolitain réussit le pari avec brio. Pendant ces quarante minutes, il réussit à révéler le paradoxe de l’œuvre, son unité et sa puissance inextricable malgré des changements incessants de rythmique, de texture ou de couleur.

Le jeune chef Nicolas Ellis, Révélation Radio-Canada en musique classique cette année, met ensuite sa précision et sa musicalité au service de la Symphonie n°7 de Beethoven. En dépit du peu de temps alloué aux répétitions, il arrive à prendre les rênes de l’Orchestre Métropolitain pour livrer une performance énergique et convaincante de cette « apothéose de la danse » comme l’appelait Wagner. Le long de ces trois mouvements aux variations rythmiques importantes, on passe de la langueur à l’élégance, de la solennité à la grâce, de la majesté au sautillement avec une grande intensité narrative et une précision réjouissante.

Le public est sorti conquis et a déjà hâte de retourner au Centre Pierre-Charbonneau ce jeudi pour fêter l’anniversaire de Michel Louvain en compagnie de la Sinfonia de Lanaudière et du chef Stéphane Laforest, puis le 19 juillet en présence de la soprano Marie-José Lord et de l’Orchestre de la Francophonie autour d’un répertoire romantique. Quant au Concerto pour piano de Mathieu-Bellemare, il sera bientôt disponible sous étiquette Atma Classique et sous les doigts de Jean-Philippe Sylvestre, qui poursuit sa route à travers le monde. On pourra retrouver Nicolas Ellis au Domaine Forget le 15 juillet ainsi que le 12 août à Pincourt en compagnie de l’Orchestre Métropolitain. De quoi agrémenter votre été de belles soirées musicales.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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