Le Conservatoire à la Maison symphonique : le début d’une tradition ?

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Hétu, Korngold et Britten étaient au programme de ce retour en force du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec à la Maison symphonique sous la direction de Jacques Lacombe, convoquant un effectif impressionnant de 450 musiciens et choristes. Un programme tout à fait audacieux, tant par son ampleur que par le répertoire qui aura sans doute surpris plus d’un parent dans la salle. Pour autant, le choix de ces pièces nous aura permis d’apprécier autant les solistes invités et les solistes de l’orchestre que le son d’ensemble de l’orchestre et des chœurs, avec la participation des jeunes chanteurs de l’école secondaire Joseph-François-Perrault ainsi que celle des musiciens d’I Musici.

Une légende attikamek raconte qu’un homme au seuil de la mort invoqua un mauvais esprit afin de retrouver sa vigueur d’antan. Celui-ci accepta de la lui rendre à condition qu’il pagaie jusqu’au fleuve Saint-Laurent, où il trouverait la mort, voyant s’ouvrir la terre sur son passage. Le vieillard pagaya pendant deux lunes, traçant sur son passage le lit de la rivière Saint-Maurice, et en approchant du fleuve, se mit à serpenter pour rallonger sa vie, creusant ainsi les méandres caractéristiques de la rivière à l’approche du fleuve. De l’arrivée des explorateurs aux Forges du Saint-Maurice, le compositeur Jacques Hétu décrit quant à lui l’histoire moderne du fleuve dans une œuvre symphonique d’une quinzaine de minutes, où l’orchestre fait ressortir la dimension aquatique, qui présente des analogies avec La Moldau de Smetana ou l’univers impressionniste de Debussy.

La violoniste Abby Walsh. Photo : Jean-Sébastien Jacques

La jeune violoniste Abby Walsh, élève du Conservatoire de musique de Montréal et lauréate du Concours de musique classique Pierre-de-Saurel 2018, a alors interprété le premier mouvement du Concerto en ré majeur de Korngold, connu pour ses musiques de film, moins pour son œuvre symphonique. De facture romantique avec des tendances à l’extratonalité, ce concerto a une filiation évidente avec celui de Brahms, dont il emprunte et déforme plusieurs motifs à l’intérieur d’un discours aux longues mélodies passionnées et aux passages techniques assez abrupts. Abby Walsh a survolé ce mouvement avec une grande aisance et un grand sourire, dessinant des contours mélodiques d’une rondeur délicieuse tout en faisant ressortir les points de tension, attaquant les passages techniques avec assurance et mordant. Cette prestation qui alliait une belle compréhension du répertoire, un plaisir manifeste à le partager et une excellente communication avec l’orchestre, laisse présager le meilleur pour la jeune violoniste.

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Le choix du War Requiem est aussi ambitieux que risqué : œuvre lourde de signification, grave, convoquant un effectif impressionnant, elle ne laisse pas le spectateur indemne. Britten a choisi de faire évoluer conjointement le texte sacré et les poèmes de guerre du jeune Wilfred Owen, mort au combat en 1918, à 25 ans. On sent dès le début de l’œuvre la lugubre pesanteur qui règnent dans l’orchestre et dans les chœurs, qui va ensuite se délier pour laisser entrer une lumière sacrée et rédemptrice. S’il est difficile pour un jeune orchestre de nous garder en haleine dans un répertoire requérant une certaine maturité, on apprécie le choix d’une œuvre comportant une grande part d’écriture soliste, ce qui nous a permis de découvrir le talent de Richard Zheng (violon), Juliette Moreno (clarinette) ou encore Jessica Duranleau (cor), entre autres.

Une mention spéciale aux chœurs du Conservatoire de Montréal et Trois-Rivières dirigés par Raymond Perrin. Très unis, justes et nuancés, ils nous ont permis d’entendre le halo de cette lumière consolatrice qui émane de l’œuvre. Le ténor Isaiah Bell s’est remarquablement distingué dans ses interventions. Le langage mélodique de Britten est une admirable synthèse de la rhétorique musicale baroque et de la sensibilité romantique à travers un discours de son époque. Isaiah Bell l’a très bien compris et restitué à travers sa prestation à mi-chemin entre mesure et sensibilité, laissant apprécier l’architecture de la partie chantée et entrant en résonance avec l’orchestre et les chœurs. Enfin, Jacques Lacombe a rassemblé les multiples composantes de ce casse-tête pour nous offrir un peu plus d’une heure d’élévation spirituelle et musicale, et son exigence a porté ses fruits, puisque orchestre et chœurs peuvent ressortir fiers et grandis de cet effort considérable. On espère que cette jeune tradition, réunissant des musiciens de tous les âges se perpétuera afin d’offrir aux étudiants une expérience édifiante, et au public un aperçu des talents en devenir.

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Le War Requiem de Britten, sous la direction de Jacques Lacombe

Orchestre symphonique et chœur du Conservatoire de musique de Montréal, ensemble I Musici, chœur de l’école secondaire Joseph-François-Perrault

Solistes : Abby Walsh, violon; Alice Kutan, soprano; Isaiah Bell, ténor; Alexandre Sylvestre, baryton basse.

Mercredi 13 mars 2019, Maison symphonique de Montréal. www.conservatoire.gouv.qc.ca

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra). Depuis août 2018, il est rédacteur adjoint de La Scena Musicale. Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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