Critique CD – Aux frontières de nos rêves

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Aux frontières de nos rêves / Alain Lefèvre, piano. Orchestre du Centre national des Arts du Canada, Alexandre Shelley / Analekta AN 2 8874-5

Parmi les sorties qui marqueront cet automne musical, il ne faut pas passer à côté du Concerto de l’Asile, œuvre magistrale composée par Walter Boudreau pour le pianiste Alain Lefèvre, hommage au poète et dramaturge québécois Claude Gauvreau. Ce double album contient également Shéhérazade de Rimski-Korsakov.

Le Concerto de l’Asile se pose en véritable allégorie du poète libertaire face à l’autoritarisme social et rejoint à plusieurs niveaux le parcours de Claude Gauvreau, lui-même interné à plusieurs reprises durant sa vie. Le premier mouvement oppose un piano marginal, exploratoire, transcendant à un orchestre brut, tranché, répressif. Le deuxième mouvement, métaphore de l’asile, laisse place à une atmosphère d’un calme inquiétant. Dans cet enfermement où le piano-poète reste muet, c’est la harpe, la flûte puis le violon qui nous guident le long de ces couloirs à glacer les os. Le piano apparaît peu avant la fin, semblant faire désormais partie du décor. Brusque changement dans le troisième mouvement, où le soliste retrouve toute sa verve et s’écarte des sentiers battus pour s’imposer peu à peu dans cette « charge de l’orignal épormyable », titre-hommage à la pièce de Gauvreau où le héros, cobaye victime de « cruautés animales », fonce tête baissée pour échapper à l’univers concentrationnaire dans un déferlement de mots souvent incompréhensibles.

On sent poindre à travers le jeu d’Alain Lefèvre la forte personnalité du poète-musicien en quête d’un sens que seuls le chaos et l’insurrection contre l’ordre établi peuvent ramener. La musique trouve des échos lointains dans la virtuosité de Liszt ou encore la musique de film de Danny Elfman. L’aspect narratif permet à l’auditeur de suivre l’évolution du discours avec la même excitation qu’un récit rempli de suspense, en découvrant des univers musicaux sans cesse renouvelés. L’orchestre dirigé par Alexandre Shelley est sombre, expansif, lumineux. On espère que cet enregistrement de référence sera suivi de nombreuses autres lectures de cette œuvre-clé de l’illustre Québécois Walter Boudreau.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra, revue québécoise d'art lyrique). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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