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Voici l’une de ces histoires magnifiques, mais improbables, que le programme El Sistema a vu naître : celle de Glass Marcano. En moins d’une semaine, la cheffe charismatique est passée d’une situation financière précaire au Venezuela à la victoire au prestigieux concours français La Maestra, réservé aux cheffes d’orchestre. Depuis, elle s’est illustrée parmi les jeunes chefs les plus fascinants de sa génération sur la scène européenne.
Nous nous sommes rencontrés à Montréal en novembre 2025 après un concert qu’elle a dirigé avec l’Orchestre Métropolitain. Nous sommes tous deux des dissidents qui avons quitté notre pays pour refaire notre vie ailleurs. Une accolade, une cerveza et un sentiment immédiat de reconnaissance s’en sont suivis.
Née Gladysmarli Del Valle Vadel Marcano, elle a grandi dans la petite ville de San Felipe, dans l’État de Yaracuy. Elle a commencé ses études musicales avec la Fondation d’État pour un système national d’orchestres pour la jeunesse du Venezuela, mieux connu sous le nom d’El Sistema. À l’âge de cinq ans, elle a commencé à suivre des cours de violon.
L’idée de devenir cheffe d’orchestre est venue plus tard. « Je me souviens d’un concert en particulier, dit-elle. J’avais peut-être 17 ou 18 ans. Nous étions au milieu d’une symphonie pleine d’énergie et de caractère, la Septième de Chostakovitch. Le chef donnait le tempo aux trompettes, quand soudain son visage a changé. C’était très prenant. Il captait toute mon attention. Quand je suis rentrée chez moi, je ne pouvais pas m’empêcher de m’imaginer en train de diriger à mon tour. »
Animée par cette vision, elle a poursuivi sa formation musicale et s’est jointe à divers orchestres nationaux. Ses talents naturels l’ont amenée à étudier la direction d’orchestre avec Teresa Hernández, puis Alfredo Rugeles à l’Universidad Nacional Experimental de las Artes (UNEARTE), où elle a obtenu son diplôme en 2017. Consciente de la difficulté de gagner sa vie en tant que musicienne au Venezuela, elle s’est également inscrite à l’Universidad Central de Venezuela où elle a obtenu un diplôme en droit parallèlement à sa formation musicale.
La rupture décisive s’est produite plus tard, pendant la pandémie de COVID. En parcourant son téléphone, elle est tombée sur une annonce pour La Maestra. « Waouh, s’est-elle exclamée. Ça doit être le seul concours au monde pour les cheffes d’orchestre. » Sur un coup de tête, elle a décidé de postuler.
Après avoir obtenu son diplôme, elle avait du mal à joindre les deux bouts à Caracas. Déterminée, elle est retournée à San Felipe pour travailler dans la frutería familiale, une petite boutique de fruits, afin d’économiser de l’argent. Pour postuler, elle devait réunir la « modeste somme » de 150 euros. Grâce à une collecte de fonds collective auprès de sa famille et de ses amis, combinée à d’innombrables heures supplémentaires derrière le comptoir, elle a finalement réussi à rassembler cette somme. Un exploit en soi dans un pays où le salaire minimum mensuel approchait 2,50 dollars par mois.
« Je m’entraînais dès que j’avais un moment de libre à la boutique, raconte-t-elle. Parfois, j’accueillais les clients avec de grands gestes, comme si je dirigeais un orchestre. » Elle éclate de rire : « Bienvenue à la boutique, les avocats par ici, les mangues par là. »

Derrière l’humour se cachait l’épuisement. « J’avais tout prévu, confie-t-elle. Après le concours, j’allais tout laisser derrière moi et partir. Je n’en pouvais plus. J’étais prête à tout : travailler dans un restaurant, créer une petite entreprise, gagner de l’argent. J’étais épuisée par la crise [politique]. »
Après avoir été sélectionnée pour le concours, un autre problème s’est posé : comment se rendre à Paris en pleine pandémie mondiale ? Les organisateurs sont finalement intervenus et ont organisé un vol humanitaire qui lui a permis de voyager.
Sans connaître ni le français ni l’anglais, avec juste assez de vêtements pour une semaine dans sa valise et n’ayant jamais quitté son pays auparavant, Marcano est montée à bord de l’avion à Maiquetía. Alors que l’appareil s’élevait dans le ciel nocturne, elle pensait à sa famille, incertaine de ce qui l’attendait, mais convaincue que quelque chose d’important allait se produire.
Pendant le concours, elle a mis de côté la langue et ses barrières pour laisser parler la baguette à sa place. Son physique, son énergie et son charisme ont rapidement attiré l’attention. Bien qu’elle n’ait pas remporté le concours, elle a obtenu le prix du public et a reçu ce que beaucoup considèrent comme une distinction encore plus appréciable : le prix de l’orchestre, décerné par les musiciens du Paris Mozart Orchestra. Sa carrière internationale a alors commencé à prendre forme.
Aujourd’hui, elle est parfaitement consciente que la reconnaissance seule ne suffit pas. Même si elle se sent à l’aise dans le répertoire romantique, elle sait qu’elle doit approfondir son travail dans la musique baroque et contemporaine afin de devenir plus polyvalente et d’obtenir des engagements réguliers en tant que cheffe.
Depuis qu’elle a quitté le Venezuela, Marcano n’y est pas retournée. Comme beaucoup de Vénézuéliens qui ont refait leur vie à l’étranger, elle observe de loin ceux qui rentrent au pays, tandis que d’autres, y compris des ressortissants étrangers, y entrent pour être accusés de crimes qu’ils n’ont pas commis.
« Maintenant que je suis connue, demande-t-elle d’un ton calme, que se passera-t-il si je retourne là-bas et qu’on m’appelle pour diriger un concert ? Si je refuse, s’en prendront-ils à moi ou à ma famille ? »
Glass Marcano dirigera le Wiener Concert-Verein dans des œuvres de Koetsier, Dvořák et Carreño le 19 juin au Musikverein de Vienne.
Traduction : Andréanne Venne
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