Le 27 septembre dernier, à la salle Wilfrid-Pelletier, avait lieu la première de Don Giovanni. Cette œuvre de plus de trois heures, présentée en ouverture de saison à l’Opéra de Montréal, s’est enchaînée sans le moindre temps mort. On le devait certainement au génie dramatique de Mozart et Da Ponte, mais encore fallait-il une mise en scène qui accompagne le mouvement haletant de l’intrigue et ne contrarie en rien la fluidité naturelle d’une scène à l’autre.
La plus grande réussite de cette production, menée de main de maître par Stephen Lawless, aura été précisément de régler les allées et venues des chanteurs comme du papier à musique (sans jeu de mots!). Résultat : un opéra, véritable vedette de la soirée, où chaque nouvelle péripétie se trouvait bien mise en lumière. Parmi le public ayant fait salle comble, plusieurs semblaient le découvrir pour la première fois de leur vie. Qu’on se le dise, Don Giovanni est un opéra qui vieillit bien, et même mieux que Carmen dont le féminicide final passe mal la rampe aujourd’hui. Bon nombre d’interactions et réflexions chez Mozart sont encore tout à fait transposables au XXIe siècle.
Les costumes et les décors étaient résolument d’époque, mais le metteur en scène a quand même trouvé le moyen d’innover sur le plan visuel. Cinq scènes, d’après nos calculs, ont bénéficié d’un traitement à part entière, hors de l’espace et du temps ; à chaque fois, une lumière blanche éclairait une vaste toile de fond noire, coupant ainsi les personnages du reste de l’action. Et pour cause, il s’agissait de moments de révélation intime ou de prise de conscience ayant un impact sur la suite des événements : Donna Anna se rendant compte que Don Giovanni est le meurtrier de son père, Donna Elvira verbalisant à la fois sa haine et son amour pour Don Giovanni… Ce choix de mise en scène a rehaussé de bien belle manière les enjeux et les conflits sous-jacents de Don Giovanni.
D’autres originalités ont pu être observés, sans toutefois convaincre. À l’acte II, par exemple, ce n’est plus à une soubrette que Don Giovanni chantait sa sérénade « Deh, vieni alla finestra », mais à une foule de femmes agglutinées en bas d’un escalier pendant que le séducteur prenait, lui, de la hauteur. Or, les paroles de cet air contredisaient l’attitude dominante et en surplomb suggérée ici par la mise en scène. Au terme de l’affrontement avec le Commandeur, Don Giovanni ne se faisait plus engouffrer d’un seul coup par les flammes de l’enfer, mais enfermer debout dans un cercueil par une procession de fantômes féminins, anciennes victimes du séducteur. Au lieu d’un châtiment par le feu, net et sans bavure, on a eu droit à une mise à mort somme toute alambiquée.
L’ouverture de Don Giovanni a vu la brève apparition de ces mêmes fantômes, une prémonition qui allait de pair avec le sujet musical. On peut seulement regretter que la chorégraphie n’ait pas abouti sur autre chose qu’une scène vide de personnages tandis que la musique s’animait pourtant d’un esprit festif. Fallait-t-il y voir un commentaire sur la futilité ou l’amère vérité des banquets de Don Giovanni ?
Dans le rôle-titre, on a pu entendre une version élégante et soignée du baryton John Brancy, à la technique irréprochable. Il lui manquait cependant du charisme et les couleurs claires-obscures d’un baryton-basse, qui demeure le type de voix idéal pour incarner Don Giovanni. Le fait que M. Brancy se permette avec autant d’aisance et d’éclat un la aigu comme ultime note avant de périr sur scène en dit long sur ses qualités, sur le registre dans lequel il s’épanouit, mais aussi sur ses limites. On ne trouvera pas chez d’autres interprètes un tel aigu, mais toutes les nuances de grave, en revanche.
Le Leporello de Ruben Drole était très charismatique, au risque d’éclipser son maître. Le public a grandement apprécié son humour, et avec raison. Cela dit, le genre de l’opéra est d’abord et avant tout une histoire de chant. L’artiste suisse a semblé mettre tout son talent dans la théâtralité, mais a souvent oublié de s’attacher à la beauté des lignes vocales comme Mozart sait en écrire.
Kirsten LeBlanc en Donna Anna avait tous les atouts : une présence dramatique, un éventail expressif et un volume de voix généreux, quoique nettement supérieur à son fiancé, Don Ottavio, incarné par Anthony Gregory. Le ténor britannique a eu la meilleure qualité de langue en italien et interprété son rôle avec la plus grande justesse. Dans Il mio tesoro, il a agrémenté son chant de pianissimos bien amenés et ajouté ainsi une touche personnelle à l’ensemble.
Sophie Naubert a parfaitement habité le personnage de Zerlina, tant vocalement que scéniquement, et a fait preuve d’une personnalité artistique affirmée. En comparaison Matthew Li, qui chanté son fiancé Masetto, a eu une conduite de voix un peu molle et un italien approximatif. Andrea Núñez jouait une Donna Elvira tout à fait crédible dans l’excès et la démesure de ce personnage, mais son timbre manquait de couleurs brillantes et de relâchement. Enfin, William Meinert, en tant que Commandeur, a été impressionnant non seulement par la taille, la stature, mais par la solidité de sa voix, frémissante à souhait; une des meilleures prestations que l’on ait entendu dans un rôle connu pour être particulièrement difficile à négocier.
L’orchestre I Musici de Montréal était dans la fosse, sous la direction de Kensho Watanabe. Les cordes, spécialité de cet orchestre de chambre, ont mis de belles lignes en relief. Les autres sections d’instruments étaient quelque peu hésitantes, notamment dans l’ouverture.
Prochaines représentations le 30 septembre, ainsi que les 2 et 5 octobre 2025. Pour des billets, visitez le https://operademontreal.com/en/programs/don-giovanni
