Critique | Festival d’opéra de Québec : Une Carmen en noir et blanc

0

La première de Carmen, mercredi 30 juillet dans le cadre de la 14e édition du Festival d’opéra de Québec, avait tout pour plaire : une mezzo-soprano auréolée d’une longue carrière internationale et dont le nom fait encore parler, un ténor qui nous avait impressionné dans la dernière production de l’Opéra de Québec, un metteur en scène déjà reconnu pour l’originalité de ses autres Carmen en 2017 et 2019…

Malgré toutes les bonnes volontés de chacun, force est de constater que le mélange n’a pas bien pris. À commencer par cette mise en scène version 2025, si atypique qu’elle semblait par moments indisposer les chanteurs eux-mêmes. Nicola Berloffa, aidé dans sa tâche par le scénographe Michele Taborelli, avait choisi de faire dérouler l’action dans une région européenne élargie qui ne se limitait à Séville et ses environs. Nous étions vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, au début des années 1950 peut-être, et les photos en noir et blanc étaient encore la norme. 

La palette de couleurs de cette production correspondait donc à l’époque du gris dominant et des teintes ternes. Carmen était vêtue d’une robe et de talons noirs, pas si éloignée de l’archétype des mères du Sud de l’Espagne qui semblent sans cesse porter le deuil. Les brigadiers, frères d’armes de Don José, avaient l’air de scouts avec leurs bérets et leurs foulards. De son côté, Escamillo, dans son complet noir et blanc, avait les atours d’un chanteur de charme.  

Toutes les excentricités de costumes sont permises, évidemment. C’est plutôt au niveau des décors qu’on s’interrogeait : un passage à niveau, des barrières qui montaient et descendaient simplement pour faire passer les figurants, des poteaux électriques qui, au troisième acte, servaient à suspendre une large tenture blanche alors que l’intrigue se passe à la montagne… On ne comprenait pas non plus ce que venait faire l’image fixe d’une voiture de sport, seule sur la route en mode road trip, lors du premier duo entre Don José et Micaëla et lors du duel tragique entre Don José et Carmen. Cette immense toile de fond descendant sur la scène ne nous éclairait pas davantage sur les motivations de l’un ou l’autre de ces personnages. L’opéra racontait une histoire, les décors en racontaient une autre, mais les deux ne donnaient pas l’impression de converger.

Photo : Jessica Latouche.

     Stéphanie d’Oustrac a eu de la peine à convaincre dans le rôle de Carmen. Sa voix projetait assez modestement dans le grave, et ce malgré une grosse débauche d’énergie. Ce ne sont donc pas l’air de la habanera, ni celui de la séguedille, naturellement portés vers ce registre, mais le dernier acte qui lui a été le plus favorable, à mesure que le drame s’intensifiait et que la partition prenait de la hauteur. Dans les numéros de danse, on a senti qu’elle limitait son jeu de jambes au strict minimum, de peur de faire un mauvais pas et de glisser. Les dialogues parlés, à l’inverse, lui ont permis de mettre pleinement à profit ses talents d’actrice et de libérer son tempérament artistique, des qualités tout aussi indissociables de l’image qu’on se fait de la séductrice. 

Christophe Berry, qu’on avait adoré dans Il Trovatore, a été encore époustouflant d’aisance, de brillance vocale et de constance. On peut seulement regretter qu’il n’ait pas trouvé avec Carmen une alchimie qui puisse suggérer la passion des débuts. En revanche, le ténor exprimait très bien la jalousie et la folie meurtrière qui s’emparent de Don José. Il a choisi d’interpréter « La fleur que tu m’avais jetée » avec tout l’éclat de son timbre, contrairement à beaucoup d’autres qui, dans sa situation, feraient transparaître de la fragilité amoureuse. 

Photo : Jessica Latouche.

Odéi Bilodeau et Geoffroy Salvas, dans les rôles de Frasquita et du Dancaïre, ont été des éléments très forts de la distribution, tant sur le plan vocal que scénique. Ils ont fait de l’ombre à leurs collègues Carole-Anne Roussel et Christophe Gay qui, dans des registres comparables, jouaient pourtant des rôles de premier plan. Le baryton n’avait pas une voix taillée pour Escamillo, trop frêle dans le grave et pas assez percutante dans l’aigu. La soprano incarnant Micaëla, quant à elle, avait une belle musicalité, mais son timbre est apparu trop strident sur les hauteurs.

L’Orchestre symphonique de Québec, sous la direction de Jacques Lacombe, a livré une superbe prestation. Tous les solos sans exception étaient bien proportionnés avec les voix sur scène et ont été exécutés avec le plus grand raffinement. Mention spéciale aux percussions et aux triangles, dont les attaques n’ont jamais manqué de précision. Saluons, enfin, la présence charmante du chœur d’enfants qui s’est mêlé au chœur d’adultes au début du quatrième acte.

Prochaines dates de représentations le 1er août, à 19h30, et le 3 août, à 14h, au Grand Théâtre de Québec. Pour des billets du Festival d’opéra de Québec, visitez le https://operadequebec.com/carmen-festival-2025/

  

Partager:

A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

Les commentaires sont fermés.