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Erato4
Le chef anglais sir Eugene Goossens a été arrêté en mars 1956 à son arrivée à l’aéroport de Sydney. Il était en possession de matériel pornographique et d’articles en caoutchouc dont il prévoyait faire usage avec une amante. La police avait été informée par un tabloïd, de mèche avec les concurrents professionnels du chef. Goossens est condamné à une amende de 100 livres et quitte l’Australie en disgrâce. De retour à Londres, il reprit son travail avec les orchestres de la BBC, entre autres, et réalisa l’un des enregistrements que j’ai le plus écoutés, le double concerto de Bach avec les Oïstrakh. Sir Eugene, qui a conservé son titre de noblesse, est mort en 1962. C’était une autre époque.
Goossens me reviens à l’esprit puisqu’on m’a envoyé aux fins d’une critique un enregistrement de l’opéra méconnu d’Igor Stravinski de 1914, par le chef répudié François-Xavier Roth, avec son ensemble d’instruments d’époque, Les Siècles. Il y a quelques mois, Roth a été accusé d’avoir envoyé des égoportraits indécents à des musiciennes d’un de ses orchestres. Il s’est retiré du podium, a été dénoncé par le ministre français de la culture, a perdu son emploi et a été effacé du monde de la musique. Roth n’est désormais plus personne. Dois-je donc évaluer son enregistrement ?
La production a été enregistrée en mars 2023 au Théâtre des Champs-Élysées, avant les démêlés du chef. Elle implique la voix stellaire de Sabine Devielhe, aux côtés de Laurent Naouri, Cyrille Dubois et d’autres artistes français de distinction. Le son orchestral sur des instruments d’avant 1914 est extraordinaire et la mise en forme du morceau est merveilleusement idiomatique. Je ne me souviens pas d’un enregistrement du Rossignol qui m’ait autant fait vibrer les oreilles. Ai-je donc le droit de le recommander ici sans m’attirer les foudres du mouvement #MoiAussi et des vigiles de la morale sociale ?
Voyons les choses autrement. Deux des chefs les plus prolifiques, Herbert von Karajan et Karl Böhm, ont été à un moment donné des partisans enthousiastes du régime hitlérien. Ni l’un ni l’autre ne s’est jamais rétracté ou n’ont regretté publiquement leur affiliation au nazisme. Personne, à leur époque, n’a suggéré que leurs enregistrements soient bannis et leur carrière démolie. C’était une époque, maintenant révolue.
François-Xavier Roth est un chef très accompli, un oiseau au long cours qui ne devrait pas être abattu pour un vil méfait qu’il regrettera jusqu’à la fin de ses jours. Il s’agit d’une interprétation exceptionnelle, quoiqu’imparfaite, d’une œuvre ésotérique d’un compositeur important. C’est la plus convaincante jamais enregistrée.
Voilà tout ce que je peux dire. À vous de voir.
Traduction : A. Venne
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